Cette troisième soirée, du 25 août, dans l’espace paisible de la cour de Sainte Catherine de Sienne, podium tenu par Les Nuits pianistiques en collaboration avec Musique dans la rue, est une fresque chambriste en trois volets, presque en trois actes, qui change de luminosité avec le coucher du soleil et les éclairages inspirés de la régie : rouge, orange, vert, mauve, rose… en fonction également du climat singulier de chaque œuvre interprétée, dont la dramaturgie sonore s’ouvre à un visuel qui doit aussi à l’architecture patrimoniale du lieu.

Les deux premiers concerts poursuivent cette intrigue à la fois libre et serrée qui conduit le pianiste à s’entourer d’un partenaire au clavier : double, complémentaire, antagoniste… ? Cette dynamique le conduit aussi à explorer tous les possibles du répertoire : œuvres en version originale, transcrites, arrangées, paraphrasées, etc. Les nuits pianistiques aiment à questionner le musicien et la musique selon le prisme du piano à quatre mains. En revanche, les concerts finaux de chaque soirée se donnent en contrepoint, solitaire ou chambriste, avec le renfort parfois d’autres instruments – du saxophone au violoncelle, en passant par le violon, et de leurs interprètes, souvent venus de loin.

Les deux premiers concerts sont dévolus à la transcription et à la leçon de théâtre mozartienne, à la danse (Brahms et Dvořák), le dernier, comme en apothéose sonore, aux élans romantiques, lyriques et engagés d’un trio kazakh. Cette troisième soirée est bien dans l’esprit du festival : ample diversité et cohérence intime, clé de lecture du monde selon le prisme de la musique.

Concert de 18h30 : duo Schiavo Marchegiani, toutes les formes du quatre mains

L’après-midi s’ouvre par un concert dédié à l’art difficile ou délicat de la transcription, qui se tient sur un fil : tout en privant l’auditeur des timbres orchestraux d’origine, elle réinvente la matière sonore, à partir des seules cordes du piano. L’instrument, au timbre unifié, souligne paradoxalement les lignes de formes et de forces de la version orchestrale, quand l’arrangement résulte d’une compréhension profonde de la partition. Et ce, d’autant plus que l’interprétation est donnée par un duo constitué de longue date, qui enrobe les cordes de sa patine bien ouvragée.

C’est le cas des deux pianistes italiens, qui ouvrent la soirée par une leçon inaugurale, avec une Sonate de Mozart K.358, écrite spécifiquement pour le quatre mains : clé de fa et harmonie pour le professeur, clé de sol et mélodie pour l’élève (avec quelques croisements à la fois pédagogiques et malicieux). Le premier mouvement se déploie comme un théâtre miniature : vivacité spirituelle, oppositions de registres, interventions percussives des basses à gauche, tension dramatique d’un aria à droite. Le deuxième mouvement s’installe dans le cantabile, frôlant le tapis de mousse d’un orchestre imaginaire. Le final, léger et ludique, assume sa dimension pédagogique, déroulant un dialogue complice entre maître et élève ou élève et maître. L’alternance des registres transforme l’espace du jeu en scène théâtrale, à la manière vive et spirituelle de Cosi fan Tutte. Les deux pianistes, dont la synchronisation devient spectacle, alternent oppositions de registres et phrasés chantants, jusqu’à donner l’illusion d’une texture symphonique.

Les Danses hongroises de Brahms, aux rythmes et mélodies empruntées au répertoire folklorique, sont moins lyriques que chorégraphiques. Elles se déploient comme une suite de miniatures expressives, chaque pièce étant un moment, tantôt contemplatif, tantôt flamboyant. Leur énergie contrastée emporte le corps des interprètes dans une gestuelle caractérisée, répétitive et obsessive, nostalgique et expressive, débordant parfois des limites du clavier. La transcription, par Brahms lui-même pour ces suites de danses, va du quatre mains à l’orchestre, ce qui montre combien la réciprocité des emprunts caractérise la générosité et la fluidité de la musique.

20h : duo Schiavo Marchegiani : le premier et dernier temps de la valse

Le concert du soir poursuit la quête infinie du piano, entre théâtre, opéra et orchestre. La formation à quatre mains, par sa complémentarité de gestes et la proximité physique qu’elle impose, valorise la délicatesse, la nécessité de respirer ensemble, de construire une sonorité commune. Les pianistes font de la partition un carnet de bal, où chaque reprise, chaque Da Capo est une nouvelle rencontre. Les Danses slaves de Dvořák complètent le cycle ouvert dès les premières secondes de ce moment musical. Contrastée également, leur mosaïque juxtapose intériorité et partage, méditation et tension, joie et mélancolie, comme un double regard, celui des deux interprètes, porté sur la musique. La danse ne se réduit pas à la récurrence d’un motif musical : elle évoque la ronde des saisons, l’alternance du diurne et du nocturne. Elle est une clé de compréhension des grandes lois rythmiques et mélodiques qui font tourner le monde musical. Tout le concert semble habité par cette idée de clé : outil d’organisation, passage de la confusion à l’harmonie, où se révèlent l’ordre caché des notes et la structure du monde.

En ponctuation inaugurale et finale l’arrangement de l’Ouverture de La pie voleuse de Rossini, donne voix à une vie théâtrale, à la manière de la Commedia Del Arte. Les volutes rossiniennes, dans leur fragilité et leur générosité, font avancer l’intrigue, avec toute la synchronisation requise entre les deux interprètes.

21h30 : Forte Trio : profondeur, élégance et passion

La nuit apporte une pépite expressive, moirée et irradiante avec le trio kazakh, Forte trio, ensemble également constitué. La formation piano, violon, violoncelle incarne ce soir une force de projection et une ampleur lyrique qui transforme la scène en vaste paysage sonore.

Le romantisme russe, avec Rachmaninov (Trio élégiaque), trouve une ampleur lyrique rare : archets comme fils d’argent posés sur les cordes, piano profond et tellurique, transitions sensibles et habitées qui donnent l’impression qu’une expérience de vie passe entre chaque reprise du thème.

L’expression de l’âme slave se poursuit avec le trio d’Arensky, en quatre mouvements, porté jusqu’à son point d’intensité incandescente. Le premier mouvement, « sur-lyrique », gonfle ses grandes voiles, tandis que le scherzo rend à la musique toute sa vitalité bondissante. Le mouvement lent est un moment de grâce : violon et violoncelle se greffent l’un à l’autre, enveloppés d’un épiderme sonore commun, avant que le final incisif ne boucle le cycle en un retour tendu au-delà du lyrisme.

Une œuvre kazakh ajoute une rugosité identitaire, faite de rythmiques asymétriques et de modes de jeu singuliers, qui ouvre un autre horizon, tellurique et ancré.

Piazzolla emporte le public dans l’énergie transatlantique du Tango Nuevo, faite de désaccords ironiques, de liberté gestuelle, de rythmes souples de danse incorporés à la musique elle-même, avec une intensité expressive, cette fois, propre à l’âme latine. Le violoniste, au timbre vif argent, mène le jeu avec panache, tandis que le violoncelle assure les passages contemplatifs, avant que l’ensemble ne retrouve la fusion extatique dans le rythme du piano.

Ainsi s’achève une soirée en trois temps : apprentissage mozartien, célébration de la danse comme clé de l’ordre musical, explosion lyrique et voyage transfrontalier avec le trio kazakh. Les formes multiples par lesquelles la musique existe, dans la cour éclairée de Sainte Catherine de Sienne, un peu irréelle, semblent révéler un ordre caché, entre langage et expérience, réflexion et émotion.

Florence Lethurgez

La cour de Sainte-Catherine de Sienne, qui accueille depuis 12 ans, le Festival Musique dans la rue, en collaboration avec le Festival Les nuits pianistiques d’Aix-en-Provence, est un lieu d’histoire, de patrimoine, d’enseignement et d’art, avec ses galeries couvertes de fresques révélées, à restaurer, pour que chaque édition devienne de plus en plus magique : un carrefour de mémoire et de modernité.

Le triptyque de concerts du 24 août continue à agrandir – où zoomer sur des œuvres et des artistes singuliers – le panorama des potentialités expressives du piano, notamment à quatre mains, puis dialoguant en sonate avec le violon. Il propose un voyage contrasté entre la flamboyance du piano à quatre mains et l’intimité des grandes sonates de chambre.

Concert de 18h30 – Duo Mediceo : Grieg et Liszt, la phalange intérieure du piano

L’écriture orchestrale arrangée pour le clavier, l’art de la transcription et l’ampleur élaborée de la sonate propre au romantisme tardif, sont les thèmes souterrains qui relient ces concerts entre eux, en contraste et intensité. Le mot « phalange » renvoie à la fois au doigt qui entre en contact avec le clavier et l’orchestre, en tant qu’ensemble constitué. La musique pour piano à quatre mains est l’une des formes les plus délicates propre à la musique de chambre, car il faut parfois croiser les mains, partager le clavier et doser avec exactitude les différents registres, parfois au prix de l’abandon de certaines habitudes de jeu. L’association Musiques-Échanges, qui pilote le Festival des Nuits pianistiques d’Aix-en-Provence, est particulièrement fidèle à ses missions en programmant de nombreux duos constitués, pour éprouver concrètement, ce que le travail « ensemble », dans la durée et la fine négociation, fait éclore un répertoire particulièrement libre. Il est constitué d’œuvres originellement écrites pour les quatre mains, mais également d’arrangements d’œuvres pour piano en solitaire, jusqu’aux transcriptions d’œuvres symphoniques, en passant par le répertoire vocal, dont le lieder, la mélodie et l’opéra. Ces arrangements sont signés par le compositeur ou confiés à des spécialistes de cette forme particulièrement créative de postérité. La transcription à quatre mains permet de recréer une densité sonore tout en explorant l’expressivité pianistique.

Le premier concert (18h30) de cette deuxième soirée réunit le Duo Mediceo, formé de deux pianistes italiennes, Sandra Landini et Francesca Amato, est placé sous le signe du symphonisme, ses grandeurs et diversités sonores étant mises en son, en doigt et en image par les deux interprètes. Dans les Pièces symphoniques op. 14 de Grieg, les interprètes donnent corps à un romantisme nordique avec ses contrastes caractéristiques entre le chant mélancolique et expressif et la véhémence, à la fois plus sombre et accentuée. Leur interprétation, marquée par des gestes larges et une sonorité dense, rend justice à la dimension orchestrale intrinsèque au piano à quatre mains, transformant le piano en une vaste caisse de résonance. On y ressent, avec toute la délicatesse du clavier, les influences de la musique folklorique norvégienne, dans des textures délicates, vibrantes, aux couleurs orchestrales évocatrices, appelant une extrême coordination du toucher par les deux interprètes du Duo Mediceo.

Avec Les Préludes de Liszt, poème symphonique transcrit pour quatre mains, fondé sur une idée cyclique qui évoque la destinée, l’exploration s’approfondit afin de saisir toutes les dimensions de cette partition novatrice aux contrastes dynamiques très marqués. L’introduction, grave et mystérieuse, évoque les coups de timbale étouffés par lesquels Liszt entre dans ses œuvres les plus mystiques et ombrageuses. Les moments dramatiques alternent avec des zones de lyrisme extatique, les différentes textures étant dessinées par la richesse harmonique que le piano reproduit à sa manière singulière, entre nuée d’harmoniques et halo des cordes sympathiques. La maîtrise de la pédale, la variété des touchers et la capacité à sculpter les phrases dans les accalmies puis à asséner les motifs dans les souffles épiques se mettent au service de l’esthétique lisztienne, son théâtre de la psyché humaine et surhumaine. Les deux artistes restituent l’élan symphonique et se partagent les bras et les mains d’un chef d’orchestre, à la tête d’un grand orchestre unifié et transparent. La veine lisztienne de la transcription dépasse la fidélité à la partition pour offrir une vision autonome, entre hommage et réinvention.

Concert de 20h00 – Transfigurations et fantaisies de Gluck à Johann Strauss fils en passant par Tchaïkovski

Le même Duo Mediceo poursuit son exploration du clavier pour quatre mains par un répertoire à la fois rare et populaire, réuni par le geste inventif et fidèle de l’arrangement. Trois grands extraits d’œuvres viennent soumettre au clavier à quatre mains l’esprit enlevé et enjôleur de la danse : Danse des Esprits bienheureux d’Orfeo et Eurydice (Gluck/arrangement de G. Anderson), Paraphrase du concerto op. 16 sur la Valse du Lac des cygnes (Tchaïkovski/arrangement de S. Calligaris), et Fantaisie du Danube bleu (Johann Strauss fils/arrangement de G. Anderson). L’heure du soir est à la métamorphose.

Dans la danse extraite d’Orphée et Eurydice de Gluck, le piano se pare des accents opératiques de la fosse orchestrale et du plateau vocal. Le style immédiat, pur et élégant des mélodies de Gluck apparait sous les doigts des deux pianistes, dont les croisements subtils s’essaient à l’art délicat du legato vocal, polyphonique et chorégraphique, sans perdre sa richesse.

La paraphrase du Lac des cygnes ouvre une tout autre scène, à l’inquiétante étrangeté : halos harmoniques, changements de place au clavier, effets de fluidités et de résonances mystérieuses, timbre impressionniste, aquatique ou flamboyant. Le maintien obstiné du rythme de valse sert de fil d’Ariane, garantissant la lisibilité de la pièce malgré sa complexité.

Enfin, la Fantaisie sur Le Danube bleu d’Anderson s’accomplit dans la métamorphose : harmonies enrichies, registres superposés et croisés, glissandi incandescents. La texture se sature puis s’aère, conduisant l’auditeur d’une salle de bal imaginaire à une plongée dans les profondeurs de l’eau du Danube. Les pianistes croisent lyrisme viennois, ironie saltimbanque et énergie explosive, dans une acmé orchestrale propre au poème symphonique.

Concert de 21h30 – violon et piano d’Orient et d’Occident : Brahms, Franck, Aşkın

La troisième soirée, à l’heure de l’intimité nocturne, offre un contraste saisissant après les métamorphoses continues du piano à quatre mains, avec deux grandes sonates pour violon et piano propre au romantisme tardif, alternant avec deux petites formes, deux miniatures, écrites et interprétées par le violoniste d’origine turc sur des airs traditionnels.

La Sonate n°3 de Brahms op. 108, est abordée par Michel Bourdoncle (piano) et Cihat Aşkın (violon) avec une retenue habitée, attentive aux équilibres entre les mouvements et les instruments : toucher satiné et subtil, intensité pudique, contrechants délicats, timbre acajou, textures nuancées. Le deuxième mouvement, d’une expressivité élégiaque, laisse entendre le monde intérieur de Brahms, entre consolation et acceptation. Le finale associe la force ciselée des deux parties soliste avec la puissance inspirée de l’orchestre, entrelacs complexe de lignes claires ou pleines, notamment dans les passages contrapuntiques et les développements dramatiques.

Les miniatures d’Aşkın, inspirées de chants folkloriques anatoliens, apportent leur couleur singulière à la soirée : modalité grave, mélopée vocale, répétitions lancinantes, harmoniques flottantes, l’ensemble étant joué par cœur par le violoniste-transcripteur. Les instruments avancent seuls, à nu, a cappella, respectant leur silence et leurs échos mutuels, puis reprennent leur dialogue mélancolique, issu d’un espace et d’un temps lointains.

La Sonate de Franck est tracée et construite comme une architecture cyclique, chaque mouvement puisant dans la mémoire du précédent. Le piano se fait orgue, le violon se fait voix, dans un faisceau d’échanges puissant. Il conduit les instruments de manière irrésistible à leur unification finale. Telle est la dimension spirituelle de l’œuvre, animée par l’intensité expressive et la densité cyclique d’un espace mesuré et d’un temps suspendu.

Ces trois concerts sont unis par la recherche d’un orchestre intérieur, qu’il s’agisse du piano démultiplié par quatre mains, des transcriptions aux textures vives, ou du duo violon-piano animé par la densité cyclique. Ce triptyque de concerts offre un parcours stylistique : romantisme expressif, transposition orchestrale, paraphrases virtuoses, contrastes contemporains ; il fait naître un sonore instrumental inouï et agrandi.

Florence Lethurgez

La collaboration depuis 12 ans du Festival Les Nuits Pianistiques d’Aix-en-Provence avec le Festival Musique dans la rue se déploie du 23 au 26 août dans l’écrin de la cour de Sainte-Catherine de Sienne, établissement scolaire inscrit au Patrimoine, actuellement en restauration. Chaque soirée se compose de trois concerts différents, auréolés d’une lumière changeante à 18h30, 20h et 21h30. Un espace sonore en plein air, mais bien abrité, accueille en entrée libre ,chaque soir, un nouveau triptyque. Ces concerts successifs, contrastés et complémentaires, interrogent chacun à leur manière le rapport du piano à l’espace et au temps, à la tradition et à la modernité.

Concert 1 : Le piano et le saxophone : du cinéma au jazz symphonique

Ce premier concert associe le pianiste français, fondateur des Nuits pianistiques, Michel Bourdoncle au piano et Karendra Devroop, saxophoniste sud-africain d’origine indienne. Un programme entre musique de film et jazz symphonique, où l’Escapade de John Williams, tirée de la bande-son du film Catch me if you can, apporte l’énergie sonore et visuelle de ses bouquets de syncopes, de ses échanges fragmentés entre les deux protagonistes et de son langage parfois proche du free jazz, comme une atmosphère, un climat, une aura sonore.

Les deux musiciens sont comme deux acteurs, ou deux réalisateurs, mimant musicalement leurs répliques incandescentes, leurs dialogues ciselés, leur imaginaire symphonique, entre soli et tutti, travaillant au montage cinématographique de leurs partitions. Le groove se fait balancement entre âpre pureté et lyrisme retenu, mélancolie errante et transe des ostinatos. Musique ! On tourne…

En miroir solitaire, moins dans l’errance que dans la promenade, la Rhapsody in Blue de Gershwin, confiée au seul piano de Michel Bourdoncle, dessine un décor grandeur nature, mêlant swing et langage classique. Le propre de la rhapsodie est de faire passer l’écriture précise et l’interprétation virtuose pour de l’improvisation libre, dont les transitions – contrastes de tempi et d’épisodes – reposent sur la diversité du toucher. Les trilles grondent, les riffs sont lancés comme des éclats de cuivre, le chromatisme devient enveloppant, la mélodie chante son bonheur, les tempi se confrontent, l’ensemble se donnant dans un flux continu : le souffle d’un grand récit urbain.

Concert 2 – Piano et saxophone : le Tango Nuevo ou la danse réinventée

À 20h, le relais est pris par Philippe Gueit, musicien complet (pianiste, organiste, pédagogue, homme de radio), qui s’ancre dans la pulsation du saxophoniste, pour continuer le voyage, en Argentine cette fois, au cœur du Tango Nuevo. Piazzolla domine le programme, dont les différentes pièces structurent la progression dramatique de la soirée (dont Oblivion, Invierno).

La mélodie du saxophone se fait souple, coulante, sinueuse, charnue, souvent proche de la voix humaine, les frontières de sa partie étant contenues, retenues, par la pulsation carrée du piano. La musique, chorégraphique et enracinée dans la tradition populaire, est à la fois plus structurée et plus linéaire que celle du jazz symphonique du concert précédent. Balancements réguliers et accents martelés d’un Étude pour saxophone résonnent comme un laboratoire d’écriture, multipliant attaques et ruptures. El Viaje, glisse sur des modulations abruptes ou soyeuses. Enfin, le célèbre Libertango vient rappeler aux auditeurs sa dimension incantatoire : spirale de répétitions, échanges de rôles entre piano et saxophone, jusqu’à une transe jubilatoire. Un Ave Maria méditatif, composé par Gueit, achève le programme sur une note spirituelle, comme pour « calmer le jeu », au sens figuré et littéral.

Concert 3 – Le pianiste Vasco Dantas : l’art du récital éclectique

À 21h30, le jeune pianiste portugais Vasco Dantas compose un récital qui traverse deux siècles de musique, de Bach à Prokofiev, en passant par Beethoven, Schumann, Chopin, Liszt, Satie et Debussy. L’ordre chronologique est préservé, tel un fil conducteur, un fil d’Ariane, rendant hommage à la poétique du piano, à ses potentialités infinies.

Une fugue de Bach (extraite de L’Art de la fugue), ramassée et décidée, ouvre le concert dans une rigueur contrapuntique presque organistique. Vient ensuite la Sonate au Clair de lune de Beethoven, interprétée avec retenue et sens du phrasé, entre coussin de légèreté et prestissimo final électrisé. Schumann déploie l’esprit du lied, en apesanteur, tandis que Chopin (Polonaise héroïque) mêle précision martiale et lyrisme subjectif. Liszt (Rêve d’amour) apporte sa respiration intérieure et son art du silence. Le programme s’achemine lentement vers la modernité : Satie avec sa Gymnopédie occulte se love dans le Clair de lune de Debussy, corole en apesanteur. Enfin, Prokofiev fait retentir sa fulgurance, avec son dramatisme violent, exprimé par un son supersonique.

Ces trois concerts forment un triptyque dramaturgique, dialogique, dont le piano est le centre, entre fragmentation, chorégraphie et mémoire.

Florence Lethurgez