Le concert de Gianluca Luisi, donné le lendemain du récital de Jean Dubé, est une exploration souterraine, avec ses sources cristallines, de l’univers de Chopin. Le programme réunit deux totalités : les 24 Préludes et les quatre Ballades. Il joue sur la petite et la grande échelle de la forme, de l’aphorisme poétique à la fresque narrative. Luisi, disciple de Ciccolini, lauréat du concours J.S. Bach de Saarbrücken, semble vouloir faire émerger de l’architecture apparente la vocalité cachée de chaque fragment, par le geste, le toucher et l’expression.

Les préludes sont finement enchaînés, comme une suite de respirations. Une typologie en cinq points, propre à la lecture du pianiste, peut-être ébauchée : timbre évocateur, parole poétique, intensité contenue, danse contrapuntique et corporéité sensorielle.

Dans les préludes jouant sur le grain sonore, Luisi travaille la matière comme une étoffe précieuse. Les mains font chanter le clavier, sculptent un médium moelleux, explorent un toucher élastique. Un legato pulpeux relie toutes les lignes, de la mélodie jusqu’à l’accompagnement. Un choral d’accords puissants déploie un médium agrandi aux proportions d’une voûte gothique.

Les préludes axés sur la parole, voire la rhétorique, apparaissent sous ses doigts comme des petits chaos fugués, se construisant et s’échappant de ses deux mains. Chopin use de la tonalité, de l’harmonie et des variations motiviques en architecte. Le pianiste, ici, joue sur les plans sonores, les charge de drame en les caressant comme en les martelant.

Les préludes de l’intensité contenue, de l’introspection, explorent le contrôle du toucher et de la dynamique sonore. Le registre de baryton est comme la voix du pianiste, au centre exact du clavier, enveloppée d’un accompagnement ouaté, au bord du silence. Un legato de pulpe et de pédale produit un écho : mémoire de la phrase venant à peine d’être prononcée.

Les préludes doucement dansant, tels de petits théâtres d’émotions, épousent avec Luisi les cadres solides de la tonalité. Les motifs, les ornementations, peuvent dès lors ruisseler sans noyer le propos. Les trilles, plus particulièrement, viennent éclabousser de petites étoiles le firmament acoustique.

Avec les préludes de la corporéité, Luisi fait naître une poésie du geste vers le cœur, quand la main gauche se retire du clavier. D’autre gestes, dans le jeu comme le hors-jeu, témoignent de l’étendue de sa tactilité et de sa digitalité, comme s’il touchait directement les cordes de la table d’harmonie. Le son apparait et disparait dans l’effleurement.

En deuxième partie de récital, Luisi porte la grande forme romantique de la ballade – à l’origine, chant accompagné – du chant introspectif jusqu’à l’expression la plus épique. Ici aussi, le pianiste propose une forme amplifiée, celle des quatre opus enchainés comme les mouvements d’une grande symphonie imaginaire, avec chœur et solistes. Tout est matière à transformation : organique, plastique, poétique, entre dentelle contemplative et puissance explosive. Chez ce poète rigoureux qu’est Luisi, le développement continu propre au genre est rendu clair et lisible, mais toujours en quête d’unité. Chaque coda, virtuose, est une clé qui referme la porte du mystère.

Le jeu de Luisi, très inscrit dans la main gauche, du détail ciselé à la totalité d’un même souffle, déploie toute une palette d’émotions. Le piano devient une architecture des profondeurs, un palais englouti, un gouffre tapissé de constellations.

Florence Lethurgez

Un Festival-Académie ouvert sur le monde, en collaboration avec des universités américaines

Aux États-Unis, les études musicales s’effectuent dans des collèges et des universités ; ces étudiants (au nombre de douze) sont donc en licence, master ou doctorat d’instrument. Ils seront encadrés par leurs professeurs, Andrew (piano) et Bill (violon) qui se produisent en duo, intitulé Opus 2 (https://en.wikipedia.org/wiki/Opus_Two). Ils souhaitent faire découvrir la France à leurs étudiants respectifs, provenant de University of Colorado Boulder (https://www.colorado.edu/ et de University of South Carolina (https://sc.edu/). Spécialistes du répertoire américain (Gershwin, Bernstein), mais aussi grands connaisseurs de la musique française (Debussy, Ravel), les professeurs souhaitent, par cette académie, croiser les traditions.
Les étudiants travailleront sur un répertoire de musique de chambre ainsi que sur des pièces en soliste. Ils se produiront à Paris, à la Galerie Steinway et à l’American Church, et donneront un concert à l’église du Saint-Esprit à Aix-en-Provence le 6 août. L’Institute for American Universities – American College of the Mediterranean est leur institution universitaire partenaire en France.
Les étudiants ont été impatients de se joindre, du 30 juillet au 6 aout, à l’Académie Les Nuits pianistiques d’Aix-en Provence, de suivre des cours particuliers et des master classes avec leurs professeurs, d’assister aux cours des autres professeurs, sur éventuellement d’autres instruments, de rencontrer des stagiaires venant de tous horizons, d’avoir un studio de travail, de participer à des auditions publiques dans des conditions professionnelles, enfin d’assister
gratuitement aux concerts du Festival, qui se tient dans l’auditorium Campra.
Leur Académie, se greffant à la nôtre, se tient au cœur de la ville d’Aix-en-Provence, cité historique, où l’architecture classique côtoie des lieux emblématiques comme le Cours Mirabeau, le quartier Mazarin, la vieille ville, avec ses fontaines et ses hôtels particuliers. Aix est une cité ouverte sur la modernité, avec, notamment la conception singulière et inspirante du Forum Culturel, lieu de création artistique, accueillant festivals, concerts et expositions, qui transforment Aix en une scène musicale à ciel ouvert. Enfin, le Conservatoire Darius Milhaud, comporte une soixantaine de salles d’enseignement, dont trois permettant d’assurer des concerts ou de tenir des master classes. Un forum et un auditorium, complètent ce dispositif.

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