Le piano comme racine forte de l’Europe musicale et au-delà

 

 

Pour sa trente-quatrième édition, le festival Les Nuits Pianistiques ne cherche pas à faire événement mais à consolider d’édition en édition le répertoire pour piano dans tous ses états : avec orchestre, en formation de musique de chambre, en laissant également la scène à des instruments rares.

Fondé par le pianiste Michel Bourdoncle en 1993, le Festival Les Nuits Pianistiques est également un lieu de transmission avec son Académie internationale pluridisciplinaire qui célèbre sa vingt-et-unième année. Pendant deux semaines, entre juillet et aout, elle se tient en parallèle des soirées. Les jeunes instrumentistes y côtoient des artistes confirmés, et traversent la frontière entre apprentissage et scène.

L’édition 2026 se centre sur l’Europe musicale, voyageant à travers les Nations, de l’Espagne de Ricardo Vines, maître debussyste, aux grandes œuvres du répertoire russe, et les styles, du classicisme viennois au romantisme tardif.

Ses axes principaux sont au nombre de quatre :

  • Hommage aux grandes figures de la musique

L’un des moments les plus originaux de cette édition réside dans l’hommage rendu à Ricardo Viñes, qui réunit interprétation et création, carrière internationale et ancrage culturel. Le récital de Marta Zabaleta, invitée lors de la précédente édition, dans le sillage du grand professeur Dominique Merlet, rappelle l’importance de ce grand passeur. Il créa et diffusa les œuvres principales de Debussy, Ravel, Albéniz et Granados à la croisée de la musique française et espagnole. La couleur fait place au dessin, dans l’écriture harmonique et les textures nouvelles de ces autres compositeurs-pianistes, des Estampes de Debussy à Iberia d’Albéniz.

Un autre hommage est rendu au compositeur Weber, à travers la musique de chambre avec piano. Trois grandes œuvres lui associent en duo le violon, en trio le hautbois et le violoncelle, tandis que la dernière lui associe le trio de cordes. Des interprètes fidèles du Festival, dont certains assurent des master class dans l’Académie constituent le souple appariement chambriste de la soirée.

  • Romantisme pianistique

La célébration de ce répertoire constitue le noyau autour duquel gravitent les autres orientations du programme, avec les grandes figures de pianistes-compositeurs : Chopin, Liszt, Schumann, Brahms ou Rachmaninov. Selon une valeur chère à Michel Bourdoncle, le programme est centré, en filigrane ou explicitement, sur la notion de transmission, voire de filiation. Peut-être est-ce la clé qui fait passer du piano intimiste à la grandeur symphonique.

Le récital d’ouverture d’Estefan Iatcekiw part du Chopin des grands opus pour se déployer jusqu’à Rachmaninov, entre miniaturisme et monumentalisme. Le pianiste hongrois Attila Szaniszló rappelle combien la grande Sonate en si mineur de Liszt fait entrer l’orchestre et le souffle du poème symphonique caractéristique du compositeur dans le piano.

  • Dialogue au cœur de la musique de chambre

Le Festival Les nuits pianistiques, dans toutes ses éditions, a toujours laissé une place importante à la musique de chambre, qui tisse un deuxième fil solide et continu dans la programmation, afin de faire-piano-avec-les-autres. Avec le Trio Forte Qazac, qui interprétera le Trio op. 50 de Tchaïkovski, sous-titré « À la mémoire d’un grand artiste », le piano officie en tant que moteur dramatique mis au service d’un collectif. Une autre soirée poursuit en ouverture l’hommage à Weber, tandis que deux œuvres cardinales de Mahler et Brahms exploreront les confins du romantisme.

  • Réminiscences orchestrales

L’édition 2026, comme les précédentes, laisse la scène à l’orchestre, en hommage à sa manière propre d’aiguiser ses sonorités par ses frottements fluides ou contrastés voulus par les compositeurs avec le piano. Mais pour cette soirée, l’orchestre seul se souvient du piano avec Albéniz encore, qui encadre la douceur galante des Sérénades nocturnes de Mozart et Dvorak.

  • Instruments rares

La mandoline vient apporter sa délicatesse poudrée ou aiguisée sous les doigts experts de Vincent Beer-Demander dans un répertoire baroque et moderne, de Bach à Cosma en passant par Bartók. Pour se réjouir avec la musique, il faut danser, plus particulièrement en famille : tel est le message exprimé par le programme original de cette soirée, qui s’inscrit dans la veine exploratrice du Festival.

Ainsi, l’édition 2026 est-elle placée sous le double signe de la tradition et de l’innovation. Elle dessine un programme arborescent qui témoigne de la vitalité contemporaine de la musique classique.

Florence Lethurgez

 

Il y avait un lien profondément serré entre musique et soin dans ce concert organisé par Les nuits pianistiques au profit du service d’oncologie de l’Hôpital d’Aix-en-Provence. Les trois œuvres programmées étaient traversées par une même tension entre vacillement et dépassement, fragilité et lucidité, en écho à l’opération Juin Vert, en faveur de la sensibilisation au dépistage du cancer de l’utérus. Pour cette première collaboration entre les Nuits Pianistiques et l’hôpital d’Aix-en-Provence, l’orchestre symphonique de San Remo, dirigé par Gudni Emilsson, accompagnait les pianistes Inya Cutova et Gianluca Luisi dans un programme où Beethoven, portail colossal, ouvrait la voie à Schumann et à Chopin.

Dès les premières mesures de l’Ouverture de Coriolan, Beethoven impose sa grande dimension, dans l’héroïsme comme dans l’abandon. Sous la baguette de Gudni Emilsson, l’œuvre est dense mais jamais pesante. Le chef islandais la met en mouvement avec une gestique à la fois géométrique, nerveuse et inspirée. Les grands cercles qu’il dessine dans l’espace hissent la matière sonore vers les sommets mais sans en perdre le grain texturé. Les silences en font partie, absorbant l’énergie irrésistible de la partition. Les pupitres trouvent leur équilibre dans l’acoustique exacte de l’Auditorium Campra du Conservatoire Darius Milhaud. Petite et grande harmonies dialoguent et apportent transparence et relief au quatuor des cordes. L’œuvre accomplit son office : elle se donne comme un concentré d’opéra où les thèmes masculin et féminin rêvent de leur destin.

 

 

Avec le Concerto en la mineur de Schumann, la jeune pianiste roumaine Inya Cutova exprime une personnalité déjà affirmée. Le premier mouvement se caractérise par sa lisibilité et son énergie, sa sève montante irriguant l’ensemble du discours. Des épisodes, extatiques, s’entrelacent à la clarinette solo, tandis que l’ensemble, piano et orchestre, sonne comme un choral doré. La conduite de la phrase relève d’une délicatesse presque baroque, évoquant parfois l’écriture libre des Fantaisies de Carl Philipp Emanuel Bach. Mais la cadence restitue le sens de la construction et de la solidité architecturale du père, Jean Sébastien Bach. Dans l’Intermezzo, le toucher effleure le clavier, pattes d’hirondelle venant à peine se poser sur un fil. Les violoncelles chantent et vibrent tandis que la musique entre en méditation. Emilsson, selon une conception cohérente d’un opus à l’autre, fait affleurer à la fois réminiscences des carrures beethovéniennes et préfigurations des textures mahlériennes. Le piano reste conducteur, comme posé à la cime de l’orchestre. Dans l’enchaînement vers le mouvement final les vents forment une couronne sonore. Plus loin, un départ de fugue surgit comme un départ de feu. La tension rythmique, portée par la digitalité virtuose de la jeune pianiste, explose à l’issue d’un crescendo généreux et fervent.

 

 

Le Premier Concerto de Chopin permet ensuite à Gianluca Luisi de déployer un art plus lyrique et intériorisé. Le pianiste italien se montre en fusion permanente avec l’orchestre, comme s’il s’abreuvait à la baguette de sourcier du chef. Son jeu, patiné et cantabile, respire la langue de Chopin tandis que sa main en respecte l’inclinaison des phalanges. Le Larghetto est finement texturé, tout en legato et cantando, prenant une lumière de neige dorée. Il se déploie comme un nocturne augmenté par l’orchestre, une nuit sacrée où le basson chante comme un rossignol sur les branchages moelleux des cordes. Le finale retrouve l’élan d’une danse de salon, à la viennoise, entre pianissimi poudrés, petites notes répétées et accents inattendus.

En bis, la Première Ballade de Chopin que donne le pianiste italien reste dans la tonalité du chant élégiaque et puissant, avec ses graves profonds et son lyrisme souverain, tel un véritable concentré de la soirée.

Au-delà de sa qualité musicale, entre tragédie et poésie, ce concert aura montré comment le plus immatériel de tous les arts peut se mettre au service d’une cause concrète, celle du soin apporté au corps, entre science et dévouement.

Florence Lethurgez