Il y a des soirées où le piano cesse d’être un instrument à cordes frappées ou un orchestre concentré, pour devenir enchanteur, corps chantant, cordes chantantes. C’est le cas de la quatrième et dernière soirée de la collaboration de Musique dans la rue avec Les nuits pianistiques d’Aix-en-Provence à Sainte-Catherine de Sienne, dans un triptyque de concerts déroulant leur cohérence autour d’une idée forte : faire rentrer le chant dans le piano.

Elle produit une expérience des limites, à la croisée de la matérialité et de l’immatérialité, du son et du sens, quand le clavier se pare des inflexions de la voix humaine, son souffle, son phrasé et sa diction, et devient organe vivant.

Le piano à quatre mains est l’autre fil conducteur de la programmation 2025, dont le répertoire riche, divers et polymorphe, capte toutes les musiques du monde, tous les mondes musicaux. La voix est celle du Lied, celle du chant de la terre d’Espagne, enfin celle de l’âme, quand la virtuosité transcende les formes et les genres fixés par l’histoire de la musique.

Concert de 18h30 : Carles & Sofia et la voix double du clavier

Le premier concert ouvre une veine chambriste très particulière, où les lieder de Schubert, Schumann et Brahms se voient démultipliés et transfigurés par le jeu à quatre mains de Carles Lama et Sofia Cabruja, capable d’absorber toutes les voix humaines pour les restituer dans un seul élan. La transcription, comme les précédents concerts l’ont montré, n’est pas une réduction ni même une cristallisation. Il s’agit plutôt d’une expansion intérieure, portée par le timbre généreux et la résonance pleine du duo. La partie dévolue à la voix circule entre les tessitures, du soprano colorature à la basse profonde, portant avec elle son accompagnement depuis les textures fluides que produisent les quatre mains.

Chez Schubert, le piano prend une texture moelleuse, ronde, charnelle, où la mélodie s’élance et se retire, comme une respiration suspendue. Dans Auf dem Wasser, les arpèges égrènent leurs coquillages irisés, tandis que les registres s’imbriquent en un vitrail sonore. Le duo joue cette polyphonie de l’intimité en s’inspirant de la lisibilité des partitions d’origine, subtilement réfractées par le prisme miroitant de la transcription.

Schumann appelle des climats plus amples : Widmung se déploie comme un tapis symphonique, nimbé de vocalité, tandis que Ich grolle nicht voit le souffle se heurter à la densité granitique du clavier, tel l’impossible amour. Dans l’incipit de Frühlingsnacht, s’entend l’Hymne à l’Amour d’Édith Piaf, et avec lui, la postérité de la mise en musique du poème.

Avec Brahms, la couleur se matifie, s’apaise, se patine, distribue posément les rôles de baryton et de soprano entre le pianiste du grave et la pianiste de l’aigu. Dein blaues Auge berce sont chant dans une lumière de fin d’été, « berceuse de la vieillesse » du compositeur aux nuances chromatiques raffinées. Meine Liebe ist grün fait jaillir ses grappes de notes comme un nouveau feuillage au printemps, pur, dense et palpitant.

Le duo donne à ces pièces une colorisation symbolique, que renforcent les jeux d’éclairage de la cour, y compris le rose version môme Piaf.

Concert de 20h : Carles & Sofia et l’Espagne intérieure

Le second concert transporte le public dans la péninsule ibérique : une traversée en deux volets, Granados et De Falla, interprétés toujours par Carles et Sofia, et leurs doigts cinglants ou étincelants de guitaristes flamencos.

Le piano offre un accompagnement saturé de rythmes et de couleurs à une voix charnelle ou fantomatique, luxuriante ou mélancolique, toujours sur le point d’entrer dans la danse et dans la transe, celle du « duende » gitan. La sonorité se fait nappe phréatique, plutôt que ruisseau : profondeur tellurique, énergie vitale déployée avec force entre les éléments.

Dans La Maja y el Ruiseñor, extrait des Goyescas de Granados, chaque note se situe dans un espace mystérieux, entre fragilité du « presque rien », juste au-dessus du silence et déploiement d’arabesques fastueuses. L’art du duo consiste à maintenir une continuité organique dans une partition transcrite depuis le piano à deux mains, hérissée presque note à note d’indications de nuances et de dynamiques. Los Requiebros ouvre une autre dimension, plus extérieure et publique. La transcription semble dire qu’il faut plus que dix doigts pour embrasser la luxuriance de cette écriture.

Avec El Amor Brujo de Manuel De Falla, le piano poursuit cette extériorisation, se métamorphose en scène rituelle. Dans la Canción del fuego fatuo, une mélodie claire surgit sur un rythme obsédant, marteaux de forge et cloches de verre, tandis que la Danza del terror fait résonner les graves comme des cuivres et des percussions. La Danza ritual del fuego, sommet du cycle, se répand dans un crescendo inéluctable, distribue sa matière comme un célèbre Boléro condensé, jusqu’à la percussion de l’accord final, véritable coup de gong.

Quand l’Espagne de feu et d’ombre se tait, avec son odeur de terre chauffée, de désert d’Estrémadure grignotant la vie, la voix humaine semble encore résonner dans l’acoustique de la cour de Sainte-Catherine de Sienne, et souffler sur les feuillages de l’immense arbre maître qui l’abrite.

Concert de 21h30 : Congyu Wang : vocalité solitaire du piano

La soirée se conclut par un récital de Congyu Wang, artiste singapourien au jeu sensible et éclatant. Après le duo, et ses quatre mains fusionnelles, l’unique souffle d’un soliste vient construire une dramaturgie solitaire, pourtant habitée par la transcription (Mozart, Liszt) encadrant Chopin, centre de gravité du programme.

L’Adagio du Concerto K488 de Mozart s’ouvre comme une transcription rêvée de l’orchestre : petites étincelles surgissant du silence, respiration suspendue, ornementations discrètes. La retenue initiale permet aux traits de s’épanouir librement, comme des souffles de verre.

Avec Chopin, le piano devient chant universel et pourtant pudique. Le 13e Nocturne apparait comme une prière nocturne, entre polarisation dramatique et choral apaisant. Puis les quatre Ballades forment une odyssée, avec ses accostages et ses naufrages. La première, soutenue par un sur-legato délicat, fait scintiller les contrechants comme autant de filaments miroitants. La deuxième se lève comme une tempête, se heurte à la falaise du désespoir et à l’apothéose mystérieuse de la victoire. La troisième est une danse, un carnet de bal suivi avec grâce et légèreté, malgré quelques arrachements passionnés. La quatrième, enfin, montre un équilibre, toujours fragile et précaire, entre écriture savante et sortie des cadres, souffle qui emporte tout sur son passage, depuis le jeu véloce du jeune pianiste.

Liszt referme le cycle et ouvre la boite de Pandore avec la Paraphrase sur Rigoletto, opéra de Verdi : virtuosité débridée, grappes d’aigus comme étincelles démoniaques, respiration lyrique qui dépasse le possible du chant. Le pianiste fait courir et marteler ses deux mains jusqu’à la vitesse – graal des pianistes – où la rétine ne suit plus : ivresse pure de la transcendance pianistique.

Cette soirée, après les trois précédentes, fait du piano une voix multiple dans un seul monde, baryton profond, soprano lumineux, puissance fusionnelle, chant universel, théâtre intérieur, et carnet de métamorphoses.

Florence Lethrgez

Cette troisième soirée, du 25 août, dans l’espace paisible de la cour de Sainte Catherine de Sienne, podium tenu par Les Nuits pianistiques en collaboration avec Musique dans la rue, est une fresque chambriste en trois volets, presque en trois actes, qui change de luminosité avec le coucher du soleil et les éclairages inspirés de la régie : rouge, orange, vert, mauve, rose… en fonction également du climat singulier de chaque œuvre interprétée, dont la dramaturgie sonore s’ouvre à un visuel qui doit aussi à l’architecture patrimoniale du lieu.

Les deux premiers concerts poursuivent cette intrigue à la fois libre et serrée qui conduit le pianiste à s’entourer d’un partenaire au clavier : double, complémentaire, antagoniste… ? Cette dynamique le conduit aussi à explorer tous les possibles du répertoire : œuvres en version originale, transcrites, arrangées, paraphrasées, etc. Les nuits pianistiques aiment à questionner le musicien et la musique selon le prisme du piano à quatre mains. En revanche, les concerts finaux de chaque soirée se donnent en contrepoint, solitaire ou chambriste, avec le renfort parfois d’autres instruments – du saxophone au violoncelle, en passant par le violon, et de leurs interprètes, souvent venus de loin.

Les deux premiers concerts sont dévolus à la transcription et à la leçon de théâtre mozartienne, à la danse (Brahms et Dvořák), le dernier, comme en apothéose sonore, aux élans romantiques, lyriques et engagés d’un trio kazakh. Cette troisième soirée est bien dans l’esprit du festival : ample diversité et cohérence intime, clé de lecture du monde selon le prisme de la musique.

Concert de 18h30 : duo Schiavo Marchegiani, toutes les formes du quatre mains

L’après-midi s’ouvre par un concert dédié à l’art difficile ou délicat de la transcription, qui se tient sur un fil : tout en privant l’auditeur des timbres orchestraux d’origine, elle réinvente la matière sonore, à partir des seules cordes du piano. L’instrument, au timbre unifié, souligne paradoxalement les lignes de formes et de forces de la version orchestrale, quand l’arrangement résulte d’une compréhension profonde de la partition. Et ce, d’autant plus que l’interprétation est donnée par un duo constitué de longue date, qui enrobe les cordes de sa patine bien ouvragée.

C’est le cas des deux pianistes italiens, qui ouvrent la soirée par une leçon inaugurale, avec une Sonate de Mozart K.358, écrite spécifiquement pour le quatre mains : clé de fa et harmonie pour le professeur, clé de sol et mélodie pour l’élève (avec quelques croisements à la fois pédagogiques et malicieux). Le premier mouvement se déploie comme un théâtre miniature : vivacité spirituelle, oppositions de registres, interventions percussives des basses à gauche, tension dramatique d’un aria à droite. Le deuxième mouvement s’installe dans le cantabile, frôlant le tapis de mousse d’un orchestre imaginaire. Le final, léger et ludique, assume sa dimension pédagogique, déroulant un dialogue complice entre maître et élève ou élève et maître. L’alternance des registres transforme l’espace du jeu en scène théâtrale, à la manière vive et spirituelle de Cosi fan Tutte. Les deux pianistes, dont la synchronisation devient spectacle, alternent oppositions de registres et phrasés chantants, jusqu’à donner l’illusion d’une texture symphonique.

Les Danses hongroises de Brahms, aux rythmes et mélodies empruntées au répertoire folklorique, sont moins lyriques que chorégraphiques. Elles se déploient comme une suite de miniatures expressives, chaque pièce étant un moment, tantôt contemplatif, tantôt flamboyant. Leur énergie contrastée emporte le corps des interprètes dans une gestuelle caractérisée, répétitive et obsessive, nostalgique et expressive, débordant parfois des limites du clavier. La transcription, par Brahms lui-même pour ces suites de danses, va du quatre mains à l’orchestre, ce qui montre combien la réciprocité des emprunts caractérise la générosité et la fluidité de la musique.

20h : duo Schiavo Marchegiani : le premier et dernier temps de la valse

Le concert du soir poursuit la quête infinie du piano, entre théâtre, opéra et orchestre. La formation à quatre mains, par sa complémentarité de gestes et la proximité physique qu’elle impose, valorise la délicatesse, la nécessité de respirer ensemble, de construire une sonorité commune. Les pianistes font de la partition un carnet de bal, où chaque reprise, chaque Da Capo est une nouvelle rencontre. Les Danses slaves de Dvořák complètent le cycle ouvert dès les premières secondes de ce moment musical. Contrastée également, leur mosaïque juxtapose intériorité et partage, méditation et tension, joie et mélancolie, comme un double regard, celui des deux interprètes, porté sur la musique. La danse ne se réduit pas à la récurrence d’un motif musical : elle évoque la ronde des saisons, l’alternance du diurne et du nocturne. Elle est une clé de compréhension des grandes lois rythmiques et mélodiques qui font tourner le monde musical. Tout le concert semble habité par cette idée de clé : outil d’organisation, passage de la confusion à l’harmonie, où se révèlent l’ordre caché des notes et la structure du monde.

En ponctuation inaugurale et finale l’arrangement de l’Ouverture de La pie voleuse de Rossini, donne voix à une vie théâtrale, à la manière de la Commedia Del Arte. Les volutes rossiniennes, dans leur fragilité et leur générosité, font avancer l’intrigue, avec toute la synchronisation requise entre les deux interprètes.

21h30 : Forte Trio : profondeur, élégance et passion

La nuit apporte une pépite expressive, moirée et irradiante avec le trio kazakh, Forte trio, ensemble également constitué. La formation piano, violon, violoncelle incarne ce soir une force de projection et une ampleur lyrique qui transforme la scène en vaste paysage sonore.

Le romantisme russe, avec Rachmaninov (Trio élégiaque), trouve une ampleur lyrique rare : archets comme fils d’argent posés sur les cordes, piano profond et tellurique, transitions sensibles et habitées qui donnent l’impression qu’une expérience de vie passe entre chaque reprise du thème.

L’expression de l’âme slave se poursuit avec le trio d’Arensky, en quatre mouvements, porté jusqu’à son point d’intensité incandescente. Le premier mouvement, « sur-lyrique », gonfle ses grandes voiles, tandis que le scherzo rend à la musique toute sa vitalité bondissante. Le mouvement lent est un moment de grâce : violon et violoncelle se greffent l’un à l’autre, enveloppés d’un épiderme sonore commun, avant que le final incisif ne boucle le cycle en un retour tendu au-delà du lyrisme.

Une œuvre kazakh ajoute une rugosité identitaire, faite de rythmiques asymétriques et de modes de jeu singuliers, qui ouvre un autre horizon, tellurique et ancré.

Piazzolla emporte le public dans l’énergie transatlantique du Tango Nuevo, faite de désaccords ironiques, de liberté gestuelle, de rythmes souples de danse incorporés à la musique elle-même, avec une intensité expressive, cette fois, propre à l’âme latine. Le violoniste, au timbre vif argent, mène le jeu avec panache, tandis que le violoncelle assure les passages contemplatifs, avant que l’ensemble ne retrouve la fusion extatique dans le rythme du piano.

Ainsi s’achève une soirée en trois temps : apprentissage mozartien, célébration de la danse comme clé de l’ordre musical, explosion lyrique et voyage transfrontalier avec le trio kazakh. Les formes multiples par lesquelles la musique existe, dans la cour éclairée de Sainte Catherine de Sienne, un peu irréelle, semblent révéler un ordre caché, entre langage et expérience, réflexion et émotion.

Florence Lethurgez

La collaboration depuis 12 ans du Festival Les Nuits Pianistiques d’Aix-en-Provence avec le Festival Musique dans la rue se déploie du 23 au 26 août dans l’écrin de la cour de Sainte-Catherine de Sienne, établissement scolaire inscrit au Patrimoine, actuellement en restauration. Chaque soirée se compose de trois concerts différents, auréolés d’une lumière changeante à 18h30, 20h et 21h30. Un espace sonore en plein air, mais bien abrité, accueille en entrée libre ,chaque soir, un nouveau triptyque. Ces concerts successifs, contrastés et complémentaires, interrogent chacun à leur manière le rapport du piano à l’espace et au temps, à la tradition et à la modernité.

Concert 1 : Le piano et le saxophone : du cinéma au jazz symphonique

Ce premier concert associe le pianiste français, fondateur des Nuits pianistiques, Michel Bourdoncle au piano et Karendra Devroop, saxophoniste sud-africain d’origine indienne. Un programme entre musique de film et jazz symphonique, où l’Escapade de John Williams, tirée de la bande-son du film Catch me if you can, apporte l’énergie sonore et visuelle de ses bouquets de syncopes, de ses échanges fragmentés entre les deux protagonistes et de son langage parfois proche du free jazz, comme une atmosphère, un climat, une aura sonore.

Les deux musiciens sont comme deux acteurs, ou deux réalisateurs, mimant musicalement leurs répliques incandescentes, leurs dialogues ciselés, leur imaginaire symphonique, entre soli et tutti, travaillant au montage cinématographique de leurs partitions. Le groove se fait balancement entre âpre pureté et lyrisme retenu, mélancolie errante et transe des ostinatos. Musique ! On tourne…

En miroir solitaire, moins dans l’errance que dans la promenade, la Rhapsody in Blue de Gershwin, confiée au seul piano de Michel Bourdoncle, dessine un décor grandeur nature, mêlant swing et langage classique. Le propre de la rhapsodie est de faire passer l’écriture précise et l’interprétation virtuose pour de l’improvisation libre, dont les transitions – contrastes de tempi et d’épisodes – reposent sur la diversité du toucher. Les trilles grondent, les riffs sont lancés comme des éclats de cuivre, le chromatisme devient enveloppant, la mélodie chante son bonheur, les tempi se confrontent, l’ensemble se donnant dans un flux continu : le souffle d’un grand récit urbain.

Concert 2 – Piano et saxophone : le Tango Nuevo ou la danse réinventée

À 20h, le relais est pris par Philippe Gueit, musicien complet (pianiste, organiste, pédagogue, homme de radio), qui s’ancre dans la pulsation du saxophoniste, pour continuer le voyage, en Argentine cette fois, au cœur du Tango Nuevo. Piazzolla domine le programme, dont les différentes pièces structurent la progression dramatique de la soirée (dont Oblivion, Invierno).

La mélodie du saxophone se fait souple, coulante, sinueuse, charnue, souvent proche de la voix humaine, les frontières de sa partie étant contenues, retenues, par la pulsation carrée du piano. La musique, chorégraphique et enracinée dans la tradition populaire, est à la fois plus structurée et plus linéaire que celle du jazz symphonique du concert précédent. Balancements réguliers et accents martelés d’un Étude pour saxophone résonnent comme un laboratoire d’écriture, multipliant attaques et ruptures. El Viaje, glisse sur des modulations abruptes ou soyeuses. Enfin, le célèbre Libertango vient rappeler aux auditeurs sa dimension incantatoire : spirale de répétitions, échanges de rôles entre piano et saxophone, jusqu’à une transe jubilatoire. Un Ave Maria méditatif, composé par Gueit, achève le programme sur une note spirituelle, comme pour « calmer le jeu », au sens figuré et littéral.

Concert 3 – Le pianiste Vasco Dantas : l’art du récital éclectique

À 21h30, le jeune pianiste portugais Vasco Dantas compose un récital qui traverse deux siècles de musique, de Bach à Prokofiev, en passant par Beethoven, Schumann, Chopin, Liszt, Satie et Debussy. L’ordre chronologique est préservé, tel un fil conducteur, un fil d’Ariane, rendant hommage à la poétique du piano, à ses potentialités infinies.

Une fugue de Bach (extraite de L’Art de la fugue), ramassée et décidée, ouvre le concert dans une rigueur contrapuntique presque organistique. Vient ensuite la Sonate au Clair de lune de Beethoven, interprétée avec retenue et sens du phrasé, entre coussin de légèreté et prestissimo final électrisé. Schumann déploie l’esprit du lied, en apesanteur, tandis que Chopin (Polonaise héroïque) mêle précision martiale et lyrisme subjectif. Liszt (Rêve d’amour) apporte sa respiration intérieure et son art du silence. Le programme s’achemine lentement vers la modernité : Satie avec sa Gymnopédie occulte se love dans le Clair de lune de Debussy, corole en apesanteur. Enfin, Prokofiev fait retentir sa fulgurance, avec son dramatisme violent, exprimé par un son supersonique.

Ces trois concerts forment un triptyque dramaturgique, dialogique, dont le piano est le centre, entre fragmentation, chorégraphie et mémoire.

Florence Lethurgez