Des Nuits pianistiques à Aix dans la rue

Entretien de Michel Bourdoncle avec Florence Lethurgez effectué le samedi 27 août 2022.

 

  1. L. : Quelles sont les circonstances qui ont amené le Festival-Académie Les nuits pianistiques d’Aix-en-Provence à faire un partenariat avec le Festival Musique dans la rue, qui fête son cinquantenaire cette année ?
  2. B. : Cela s’est fait suite à la demande de la direction de Musique dans la rue qui souhaitait confier un podium de musique classique, pendant quelques jours, à notre festival, déjà bien implanté dans l’été aixois, au conservatoire Darius Milhaud. Elle nous a proposé d’animer des sites patrimoniaux emblématiques, tels que le cloître de l’ensemble scolaire Sainte Catherine de Sienne ou encore la cour des Poissons du Sacré-Cœur. Nous avons répondu très favorablement à cette demande, qui nous permettait d’offrir à des musiciens une tribune grandeur nature en plein air et libre d’accès pour le public.
  3. L. : Depuis combien de temps ce partenariat existe-t-il ?
  4. B. : C’était en 2014, nous étions déjà dans les murs du nouveau conservatoire. Le directeur d’alors était aussi celui de Musique dans la rue. Cela s’est donc fait très naturellement. Depuis, ce partenariat est renouvelé chaque année, hors période de Covid, bien sûr. Nous ne pouvons que nous féliciter de la confiance qui nous est ainsi témoignée par le festival Musique dans la rue, qui est une véritable institution aixoise. Le nouveau directeur de Sainte Catherine de Sienne, Silvio Guerra, se montre très présent et très impliqué pendant tout le déroulement des quatre soirées que nous avons assurées. Il se montre très solidaire de l’événement, comme l’était Dominique Béranger, son prédécesseur et Didier Arnaud, chef d’établissement de l’ensemble scolaire du Sacré-Cœur.
  5. L. : Qu’en est-il de la programmation ? Quels sont ses axes dominants et ont-ils évolué au cours du temps ?
  6. B. : Dans les débuts de notre collaboration, nous faisions davantage appel à des artistes confirmés, alors qu’aujourd’hui le choix a été fait de confier la scène à des jeunes, afin de faire du festival un tremplin et faire découvrir au public d’aujourd’hui les artistes de demain. Cette programmation montre comment les jeunes sont formés dans les conservatoires régionaux, comme celui d’Aix-en-Provence naturellement, puis comment cette formation est consolidée dans les deux conservatoires nationaux supérieurs de Paris et de Lyon. Notre programmation puise dans le vivier des jeunes musiciens, depuis leurs premières années de formation – en fin de premier cycle – jusqu’au niveau master des établissements nationaux supérieurs, en passant par le cycle de perfectionnement des conservatoires régionaux. Elle rend concret aux yeux du public le parcours de formation des jeunes en même temps qu’elle les accompagne, certains jeunes artistes étant programmés d’une année à l’autre. Il s’agit, et c’est une des missions de notre association Musiques-Échanges, courroie de transmission du Festival-Académie Les nuits pianistiques d’Aix-en-Provence, de valoriser les jeunes musiciens, de les faire progresser et de les enrichir au contact de la scène et du public.
  7. L. : Pourquoi avoir investi des lieux de plein air tels que la cour de Sainte Catherine de Sienne, du Sacré-Cœur ou de l’hôtel du Gallifet en son temps ?
  8. B. : La Municipalité souhaite mettre le riche patrimoine aixois en représentation pendant toute la durée du Festival Musique dans la rue, révéler au public des lieux, non pas cachés, mais privés ou destinés à d’autres fonctions que la musique vivante, et de le faire gratuitement. C’est une manière d’ouvrir les portes de la ville – une opération porte ouverte – et de leur faire découvrir ces joyaux architecturaux que sont les cours intérieures, à l’abri des bruits de la ville. Bien sûr, d’autres podiums sont installés dans les rues ou les places aixoises, mais pour des genres de musique moins intimistes. Les lieux que nous avons investis, comme cette année encore le cloître de Sainte Catherine, bénéficient d’une très bonne acoustique ! Où que l’on soit, on entend toutes les intentions musicales, toutes les dynamiques. Tout est audible, transparent, avec juste ce qu’il faut de résonnance pour patiner le son du piano.
  9. L. : Ce cadre particulier constitue donc un facteur important pour les interprètes…
  10. B. : Le jeu en plein air demande à l’interprète une maîtrise, sinon une conscience de la projection du son. Dans cette « école du plein air », les jeunes développent leur jeu en même temps que leur écoute. Le piano, mis à disposition par Philippe Justet, est un merveilleux Steinway de concert.
  11. L. : Comment les jeunes interprètes sont-ils sélectionnés ?
  12. B. : Il s’agit principalement d’étudiants du conservatoire d’Aix-en-Provence, mais également d’étudiants qui ont obtenu leur master d’interprète dans les deux conservatoires nationaux supérieurs, de Paris et de Lyon, comme je l’ai déjà évoqué.

Ce qui me semble particulièrement intéressant, c’est de faire jouer des jeunes de différents niveaux, qui ne se situent pas au même point sur leur parcours de formation. Or, tous, à leur niveau et avec leur personnalité, ont montré qu’ils étaient des « graines d’artiste », qu’il s’agisse d’élèves en sortie de premier cycle, de deuxième et troisième cycles, ou de professionnels en devenir !

Cela m’a profondément ému d’écouter et de voir comment tous – une vingtaine en tout – ont su projeter leur son, exprimer leur ressenti, trouver des inflexions,et développer ce qui est déjà un pianisme, une musicalité propre aux grands interprètes. C’est pourquoi j’utilise la métaphore de la « graine », ou encore du « ferment ». J’ai cité la maxime de Corneille, lors de mes présentations du programme des pianistes les plus jeunes, à peine âgés de neuf ans : « la valeur n’attend pas le nombre des années ».

  1. L. : La sélection de ces jeunes s’est-elle faite en relation avec d’autres professeurs ?
  2. B. : Oui, effectivement. Si j’ai tout naturellement sélectionné certains de mes élèves, dont je connais bien les qualités et le programme, j’ai eu à cœur de faire appel à des élèves de mes collègues du conservatoire d’Aix-en-Provence, comme Patrick Zygmanovski, Florence Belraouti, Anne Bertin-Hugault, ou encore des élèves de Claire Désert et Emmanuel Strosser, Cécile Hugonnard-Roche au Conservatoire de Paris, et bien sûr, Bernard d’Ascoli, qui enseigne dans sa propre école, à Aubagne. Les programmes joués par les élèves ont été arrêtés en accord avec leur professeur.
  3. L. : Justement, quel a été le répertoire cette année ?
  4. B. : Il a été centré uniquement sur le piano, ce qui n’a pas toujours été le cas. Il y a eu des concerts de musique de chambre par le passé. Cette année, le répertoire à quatre mains a été mis à l’honneur. On peut le considérer comme de la musique de chambre car il repose sur des qualités mutuelles spécifiques d’écoute et de jeu. Les œuvres interprétées allaient de Scarlatti à Rachmaninov, en passant par Liszt ou encore Fauré.
  5. L. : De manière plus quantitative, quelle a été l’offre de musique ? Combien de personnes ont-elles été touchées ?
  6. B. : Les quatre soirées qui nous étaient accordées ont été segmentées en quatre créneaux de 30 minutes de musique, toutes les heures, de 18h à 21h, de manière à accueillir le public avec des normes de sécurité rigoureuses, notamment liées à la pandémie. Mais nous avons pu profiter d’instants de convivialité grâce à une buvette tenue par des bénévoles, amis de Sainte Catherine. Renouer avec le principe d’une petite collation entre les concerts a été un grand plaisir.

Nous avons touché mille personnes par soirée, donc 4000 personnes en tout. Le public était différent selon les horaires, tout comme l’ambiance et les couleurs, de la fin d’après-midi au début de soirée, avec ce moment particulièrement harmonieux où les oiseaux battent le rappel dans le ciel du cloître. C’est aussi, côté auditeur, ce qui donne son identité au festival Musique dans la rue : une fidélité du public, qui découvre des jeunes talents et les accompagne, avec une écoute et une ferveur bien particulières.

  1. L. : Comment s’articule Musique dans la rue avec Les nuits pianistiques?
  2. B. : Les jeunes sont une préoccupation omniprésente de la direction artistique des Nuits pianistiques, dans la programmation du festival, souvent pour donner la chance à un jeune soliste de jouer avec orchestre, et bien sûr avec l’académie, qui existe depuis 2006. Nous avons même invité un orchestre de jeunes cette année : l’Orchestre Philharmonique de jeunes de Ludwigsburg. La transmission est donc un axe fort, qui nous est cher, en tant qu’interprète et professeur. Certains stagiaires de l’académie viennent parfois se produire à Musique dans la rue, dans la continuité de leur stage. Pour autant, l’académie est ouverte à des adultes amateurs et le festival à des artistes consacrés.
  3. L. : Quel bilan fais-tu de l’édition 2022 des Nuits Pianistiques, dont on a célébré les trente ans ?
  4. B. : Nous avons tout d’abord pu fonctionner normalement, sans protocole sanitaire. Nous avons présenté au public un nombre impressionnant de concerts, quatre ou cinq par semaine pendant trois semaines, avec des concerts supplémentaires hors les murs, et surtout quatre concerts avec orchestre, italien, allemand, kazakhe et français avec celui de Marseille. Notre bilan est très positif, avec trois belles semaines d’académie, dans des conditions exceptionnelles, telles qu’une salle de travail par étudiant, deux salles de concert pour les auditions de fin de stage. Les étudiants ont été très assidus aux concerts du festival, qui leur étaient ouverts ainsi qu’à leur famille.

En arrière-saison, un concert de piano est prévu courant septembre, comme une « piqure de rappel », dans le grand salon de l’hôtel du Roi René, dans lequel nous avons donné un récital de piano fin juin.

Au titre du « rappel », nous faisons depuis l’année dernière un compte rendu des concerts sur le site (page Actualités) et la page Facebook du festival, en complément des présentations orales et des programmes de salle. Nous voulons entretenir un lien étroit avec notre public. Il aime s’informer, communiquer avec les artistes, préparer ou prolonger l’expérience du concert. Cela entre dans les missions de notre association : Musiques-Échanges.