konstantin lifschitz pianiste

Mardi 3 août 2021 : 20 h 30

Récital de piano
BachVariations Goldberg
Konstantin Lifschitz : piano

Konstantin Lifchitz, avec une grande fidélité (depuis 2002, à la Fondation Vasarely), vient consolider Les Nuits pianistiques, en tant que professeur de l’Académie et soliste du Festival. Il ouvre cette deuxième semaine, avec une œuvre-monument, Les Variations Goldberg de Jean-Sébastien Bach (1685-1750), qu’il a enregistrée à deux reprises, chez Denon, pour lequel il a obtenu le Grammy awards en 1994 à 16 ans, et chez Orfeo, 18 ans plus tard.

L’œuvre est composée vers 1740, éditée en 1741, et reçoit le numéro de catalogue BWV 988. Il s’agit, en effet, d’une œuvre qui peut accompagner tous les moments de la vie d’un pianiste, d’une œuvre qui s’apprivoise progressivement, par une lente manducation du clavier. Elle fait date dans la vie collective et individuelle des mondes musicaux, d’où le terme de monumental qui lui est appliqué, qui renvoie à la fois à la mémoire et à la grandeur.

Notons que la forme thème et variations est particulièrement explorée dans l’édition 2021 du Festival. Elle est chère aux compositeurs les plus exigeants sur le plan de l’écriture pianistique, de Beethoven à Webern, en passant par Schumann et Mendelssohn. Elle permet d’explorer, en profondeur, la psyché virtuose de ces grands compositeurs et de leurs interprètes, et d’exposer un véritable cosmos d’écriture pianistique. Elle en démontre toute la diversité, à partir d’un même germe. Elle est constituée d’un noyau, d’une matrice, et de l’éventail de développements qu’il suscite. Elle est l’actualisation d’une virtualité. Son propos musical et anthropologique – l’unité de l’homme derrière sa diversité apparente – interroge toutes les époques.

L’interprète, qui compose son interprétation, implémente une lecture de ce processus, à un moment donné : à la date unique d’un enregistrement, ou comme ce soir, encore plus singulièrement, d’un récital. Elle appelle la relecture, parce qu’elle relève d’un tel geste, sur le plan compositionnel. Chaque variation doit être jouée deux fois (la partition indique Da capo). De même, le thème unique, l’aria, est repris à la fin, dans sa simplicité originelle. Il se donne comme un bain de jouvence après une transe hypnotique.

La pensée musicale de Bach est cyclique et exhaustive. Elle rend un hommage au potentiel créateur de la matière sonore. Pensons à L’Offrande musicale, à L’art de la fugue, ou encore au Clavier bien tempéré. La réunion de ces cahiers constitue ce que Bach appelle, humblement, Exercices pour clavier (Clavier Übung). L’origine étymologique d’exercice et d’ascétisme est commune. L’ascète est celui qui s’exerce en permanence, revient inlassablement à son point de départ, comme pour célébrer, sui generis, la valeur salutaire de l’effort et du dépassement de soi.

C’est en cela que Les variations Goldberg sont un modèle, au sens fort du terme, car l’œuvre est inimitable. Mais elle inspirera, de manière profonde, les compositeurs soucieux d’écriture, et de nos jours, des créateurs d’autres langages artistiques ; plus particulièrement les arts du temps (danse, cinéma…) et la littérature (Les Variations Goldberg de Nancy Huston, Contrepoint d’Anna Enquist…). La finalité de cette œuvre n’est pas seulement pédagogique ou démonstrative. Elle ne relève pas que d’une cosa mentale, une chose de l’esprit, selon l’expression de Léonard de Vinci à propos du dessin, car elle touche aux affects, aux émotions. Elle échappe à la mesure et donc à la copie. Sa composition est un geste, comme nous l’avons précisé dans les lignes précédentes. L’œuvre se tient entre immanence et transcendance, travail concret de la matière et visée, sinon vision, métaphysique. Elle recycle également les catégories du jugement profane, en effaçant les frontières entre le simple et le complexe, l’horizontalité et la verticalité, le chantable et l’inchantable (l’air mémorisable et les larges intervalles), voire même le savant et le populaire (le contrepoint et les airs populaires de la 30e variation).

L’œuvre, dans sa structure interne, est, comme beaucoup d’autres chez Bach, rigoureusement architecturée. Elle se compose de deux volets de 15 variations – l’aria, 15 variations, 15 autres variations signalées par une ouverture, reprise de l’aria -, qui sont fondées sur les séquences successives du thème, découpé et varié mesure après mesure. L’organisation interne est travaillée encore plus finement, par petits groupes de variations, ce que Konstantin Lifchitz marque par de longs silences habités. Enfin, une basse obstinée se fait entendre, de manière à faire avancer, pas à pas, le propos musical, sur un chemin tracé par une ligne claire, une coulée miroitante.

Côté interprète, la cosa mentale, est ce qui se passe dans la pensée, avant l’exécution de l’œuvre, et non pendant le récital. D’où la magie du spectacle dit « vivant ». A l’interprète de se tenir sur cette fragile crête, selon un positionnement qui n’appartient qu’à lui, à son niveau de conscience et de lecture du moment, aux émotions qui y sont associées et qu’il souhaite partager avec le public, et transmettre le plus directement, comme par télépathie.

Revenons à celui qui tient le piano ce soir, Konstantin Lifchitz, né à Kharkov (Ukraine) en 1976, pianiste hors du commun, formé à l’école Russe, aussi charismatique qu’énigmatique. Son répertoire, immense, est une stèle vivante, dédiée à la mémoire des grands compositeurs, dont il restitue, grâce à sa propre mémoire, les œuvres pour piano dans leur intégralité.

Il délivre ce soir une interprétation visionnaire et électrique d’une œuvre qui l’accompagne depuis ses débuts et avec laquelle il entretient un dialogue permanent. Ses deux mains, également, poursuivent un dialogue entre deux dimensions de son être janusien, ce qui est particulièrement visible et audible avec l’œuvre de la soirée.

Comme Nancy Huston, qui dans le roman éponyme de l’œuvre, cherche à entrer dans la psyché de ses trente personnages, l’auditeur se demande ce que peut bien penser et éprouver l’interprète. Ce dernier semble enchaîner les variations comme s’il méditait, comme s’il cherchait à trouver, à la manière d’un archer Zen, à maîtriser son « mental », à contacter l’essence même de l’œuvre, par-delà la maîtrise technique. Elle est en effet destinée au clavecin à deux claviers, ce qui explique les nombreux et complexes croisements de mains sur l’unique clavier du piano.

Cet interprète est un « cherchant », qui travaille inlassablement la matière sonore, lisse ou rugueuse, et que l’on ne s’étonne pas de voir se remettre au piano, en solitaire, à l’issue même d’un récital. Lifchitz au piano est chez lui, aussi bien sur scène que dans les coulisses, dans l’ambiance de travail du studio d’enregistrement que celle d’une masterclasse. Son approche de l’œuvre se situe à la genèse du son musical, à même les parois du silence. Certaines variations, susurrées, extatiques, frôlent les seuils d’audibilité. Elles prennent les oreilles du public dans les rets de la musique, depuis ses plus infimes résonances. Dans d’autres, un son plein, organique, dans les deux sens de l’orgue et du corps, traduit sa présence souveraine. Dans d’autres encore, Lifchitz percute et fait rebondir la matière sonore pour en dégager le sous-texte, les mélodies et les harmonies sous-jacentes. Il situe la musique de Bach entre le ton – les fonctions tonales – et le son – le timbre pur. C’est ainsi que son interprétation met la musique en apesanteur, loin des lois primaires du contrepoint et de l’harmonie, et lui confère l’onirisme d’un Songe d’une nuit d’été.

Il donne en bis un extrait du Septième ordre pour Clavecin de François Couperin : Les amusements, de la même veine digitale et hypnotique. Le public des Nuits pianistiques, un peu sidéré dans la bulle acoustique de l’Auditorium Campra, salue un moment rare de piano. Il a vécu une expérience dans laquelle composition, interprétation et audition se concentrent.

Florence Lethurgez
Musicologue

Auditorium Campra du conservatoire Darius Milhaud : 380 avenue Mozart, 13100 Aix-en-Provence