jean-dube-pianiste

Vendredi 30 juillet : 20 h 30

Récital de piano
Bach/Melartin, Prélude de la sonate en mi majeur pour violon
Brahms, Deux Rhapsodies opus 79
Saint-Saëns, Bagatelles n° 1, 3 et 4 opus 3, Souvenir d’Italie opus 80, Rhapsodie d’Auvergne opus 73 (arrangement piano par Saint-Saëns)
Entracte
Liszt, Les Cloches de Genève, Sonnet 104 de Petrarque, Paraphrase sur Rigoletto (d’après l’opéra de Verdi), Réminiscences de Norma (d’après l’opéra de Bellini)

Jean Dubé : piano

En ouverture de ce troisième récital de piano, Michel Bourdoncle présente Jean Dubé dans des termes superlatifs qui vont très vite correspondre à ce que le public entendra. En outre, le pianiste aura marqué historiquement le Festival, en remplaçant au « pied levé » un soliste souffrant, dans le 2e concerto pour piano et orchestre de Saint-Saëns. Originalité du répertoire, virtuosité de l’interprétation, générosité envers le public, sont les trois ingrédients réunis par l’interprète de la soirée.

Une transcription, plutôt un arrangement, due à un compositeur finlandais, Erkki Melartin (1875-1937), sans doute oublié par la Modernité pour son Romantisme tardif, ouvre le récital de Jean Dubé. Elle est originale en ce que la transcription pour piano réduit le plus souvent la version-source. Ici, c’est l’inverse : le violon « seul », selon l’expression en usage, est comme amplifié par l’instrument, aisément, sinon naturellement polyphonique, qu’est le piano.

Les concerts des deux semaines suivantes seront l’occasion d’écouter de nombreux ensembles de musique de chambre, de la sonate en duo jusqu’à l’ensemble orchestral. Rappelons que le Festival se tient au plus près des stagiaires de l’Académie, dans les murs du Conservatoire Darius Milhaud, et qu’il a pour mission de parfaire la formation de jeunes musiciens de tout une palette d’instruments, dont le violon. Notons également l’hommage rendu lors de cette édition à Jean-Sébastien Bach, compositeur-monument, avec deux « intégrales » : les Variations Goldberg et les Concertos pour claviers (le mardi 3 août et le vendredi 13 août).

Cette entrée est donc une délicate « mise en oreille » et « en doigt », à travers le passage d’un instrument à l’autre, d’un compositeur à l’autre. Ces sonates pour violon seul furent composées par Bach sous forme de suite de danses, dont Jean Dubé retient, fort à propos, le prélude.

La suite du programme s’avère virtuose, alors que le pianiste semble jouer « à la maison », avec ses partitions, qu’il prend le temps d’arranger, et sa tourneuse de pages, discrète et efficace. Il plante le décor, à partir de deux ingrédients particulièrement travaillés tout au long du récital : la résonnance d’une part, les contrastes et les superpositions des plans sonores d’autre part. Le tout rapproche le piano de l’orgue, comme si Saint-Saëns se tenait de manière invisible aux côtés du pianiste, afin d’en inspirer le jeu.

Un autre monde arrive ensuite avec les Deux Rhapsodies, op. 79, de Brahms, pensées intégralement depuis l’ivoire et l’ébène du clavier de piano. Composées en 1879, elles font parties de la période dite de « maturité » du compositeur, âgé de 46 ans. Elles diffèrent peu des Klavierstücke, dans leur esprit et leur construction, et l’expression brahmsienne de « berceuses de ma douleur » peut commencer à leur être appliquée, tant elles soulignent le monde intérieur du compositeur, fait d’oscillation entre révolte et apaisement. Il précise le caractère de la première, en si mineur, par agitato et de la seconde, en sol mineur, par molto passionato… Les textures caractéristiques de Brahms, très organiques, sont soulignées. La main gauche s’empare du grave et la main droite n’en finit pas de chanter, au-dessus d’un ondoiement sonore nuancé, et qui avance grâce à une cellule rythmique caractéristique.

Jean Dubé poursuit son moissonnage par des pièces lyriques peu jouées du compositeur français Camille Saint-Saëns (1835-1921). Il sélectionne tout d’abord, en connaisseur érudit, trois

Bagatelles – le cahier en contient six-, composées en 1855 par un jeune homme de vingt ans. Ce dernier rend un double hommage à Beethoven, avec le choix de cet intitulé et la complexité de l’écriture. Le jeu du pianiste confère à ces pièces, parfois en style « sévère » (contrapuntique), leur souple halo de résonance.

Suivent des pièces aux toponymes évocateurs : Souvenir d’Italie, op. 80 et Rhapsodie d’Auvergne, op. 73. La première, composée en 1887, fait irrésistiblement penser au deuxième cahier des Années de pèlerinage : Italie de Liszt, dont une pièce sera jouée plus tard. Alors quinquagénaire, le compositeur se souvient de son périple de jeunesse, sans que l’on sache s’il s’agit d’évoquer Rome, Florence ou Venise. Construction unitaire et balancement de barcarolle s’y superposent habilement, avec rondeur, comme pour concentrer les richesses et les charmes de la péninsule.

Horizon moins lointain, mais tout aussi vaste, que la Rhapsodie d’Auvergne, op. 73, composée en 1884. L’oeuvre connaîtra un parcours complexe, depuis la version initiale pour piano, la version pour piano et orchestre, crée à Marseille dans le cadre du Concert populaire, en passant par une version pour deux pianos, susceptible d’être réduite à nouveau pour un seul… Saint-Saëns mobilise, dans cette œuvre, segmentée en sept parties, des motifs populaires, recueillis fidèlement sur le terrain ou imaginés. Notons qu’il existe aussi une Rhapsodie bretonne, op. 7 bis pour orchestre, transcrites des 1re et 3e rapsodies sur des cantiques bretons, op. 7 pour orgue… La « mise en espace », par le piano, atteint un premier sommet.

Après l’entracte, l’art du piano et de la transcription trouvent leur plein épanouissement avec Frantz Liszt. Le choix opéré par Jean Dubé fait écho à la première partie du récital et fait la part belle aux souvenirs de voyages, aussi bien géographiques que musicaux, à l’art lisztien de la géomusique. La matière externe, qui inspire le compositeur, est passée au tamis de l’écriture pianistique. Le soliste commence, comme un signal de rappel, par Les Cloches de Genève, extrait du premier cahier des Années de pèlerinage : Suisse. Le versant italien des Alpes est atteint par le Sonnet 104 de Pétrarque, tandis que le récital s’achève, en apothéose lyrique, sur des transcriptions libres de célèbres opéras belcantistes : Paraphrase sur Rigoletto (d’après l’opéra de Verdi), Réminiscences de Norma (d’après l’opéra de Bellini). Le compositeur semble ne retenir que l’essence de leur modèle, et il appartient à l’interprète de la restituer. Jean Dubé, au milieu d’un froufrou de notes, fait émerger le registre principal du baryton Verdi dans la première, et du Soprano Bellinien dans la seconde.

Deux rappels sont de la même eau, tourbillonnante et profonde, ténébreuse et cristalline, avec une Paraphrase d’après Lucie de Lamermoor de Donizetti, pour la seule main gauche, de Teodor Leszetycki, ainsi que la dixième Rhapsodie de Liszt.

Jean Dubé nous offre un récital haut en couleurs, parfois locales, avec ses échappées de motifs et de traits fulgurants, ses monts et merveilles à arpenter. Grâce à un art de faire résonner ou tinter l’instrument, il fait appel, au-delà du piano, à tous nos sens, ainsi qu’à toutes nos sensibilités. Cette expérience immersive, par le truchement du seul piano, bouscule de manière feutrée, les codes traditionnels du récital et fait appel à la sensibilité comme à l’intelligence de l’interprétation et de l’écoute.

Florence Lethurgez
Musicologue

Auditorium Campra du conservatoire Darius Milhaud : 380 avenue Mozart, 13100 Aix-en-Provence