Mardi 29 juillet – Ouverture des Nuits pianistiques (33e édition) : Les voyages pianistiques de Jean Dubé (récital)

Avec son toucher dense mais souple, Jean Dubé donne à entendre un piano orchestral, orchestre de chambre ou symphonique, logé dans un seul interprète. Dans ce voyage aux multiples frontières, toutes dépassées, c’est l’esprit du piano romantique qui trouve une réincarnation contemporaine.
Pour ouvrir Les Nuits Pianistiques, Jean Dubé convie le public à une traversée fidèle et concrète des paysages nationaux, ainsi qu’à un déplacement de l’opéra à ses transcriptions flamboyantes. Entre Grieg, Albéniz, Chopin, Mozart et Liszt (et Mompou en bis), c’est le souffle du piano qui s’expanse jusqu’à l’orchestre des dix doigts du soliste, à la fois terriens, ancrés dans les inspirations locales et aériens, et insaisissables dans celles qui émanent de l’imaginaire puissant de Liszt. L’artiste ouvre ainsi l’espace acoustique et esthétique à la manière d’un cartographe et explorateur du piano symphonique.
Le programme ne dévoile sa cohérence qu’en filigrane, au fur et à mesure de l’écoute et du jeu, les doigts s’enveloppant d’énergies diverses, sous l’unité indépassable du piano. Le programme, conçu comme une suite, au sens formel du terme, assemble des œuvres venues d’horizons géographiques et culturels variés, voire opposés, sans doute liés aux propres lieux traversés de près par le pianiste. L’autre principe unificateur repose sur l’approche du piano – le pianisme – de Jean Dubé : transfigurer le piano en un espace géologique. Le programme, qui va des miniatures norvégiennes de Grieg aux transcriptions d’opéra par Liszt, tisse un fil narratif où le pianiste fait de chaque pièce une strate dans le grand site de fouilles archéologiques du répertoire.
Dès les premières pièces de Grieg, Jean Dubé révèle l’ampleur expressive de son toucher : les « petits rouleaux » de ses mains, caressant le clavier, deviennent des vortex miniatures, d’où émerge le chant cristallin ; ses contrastes dynamiques agrandissent l’espace de l’instrument, comme si l’artiste sculptait l’air même. Ce côté aérien, donne, paradoxalement de la densité à son jeu, dans l’esprit d’un Bach, maître du contrepoint concertant.
Les quatre extraits d’Albéniz semblent sourdre de la terre d’Espagne, nobles, sobres et fervents. La main semble frapper des blocs de lave harmonique, tandis que les dynamiques donnent vie aux paysages. Il convoque cloches, gong, chant profond du Cante Jondo, dans une fusion entre géologie sonore et expressivité ibérique. On croit entendre un piano augmenté lorsque les doigts atteignent les extrêmes du clavier, avec leurs harmoniques respectives. La tension de la séguedille, entre danse et transe, ouvre la clé d’ivoire du monde intérieur.
La Barcarolle de Chopin semble ici enrichie par la traversée précédente. Dubé y révèle les amples plans sonores, ainsi qu’un chant libre qui émerge du balancement, comme une voix flottant sur une barque sonore. Le moteur émotionnel intérieur ne cesse jamais de vibrer. Chopin est cette embarcation magique que le pianiste fait naviguer.
Le piano se fait miroir de l’opéra, dans la deuxième partie du concert, consacrant cette fois le potentiel vocal du piano. Dans les transcriptions d’opéra (Mozart, Verdi, Wagner, Liszt), Dubé rappelle les voix ainsi que les frémissements du plateau et les atmosphères de fosse, les phrasés d’archets, les envolées de harpes, les crépitements de la petite harmonie, les appels majestueux de la grande, et parfois même, la marche des percussions. Le chant La ci darem la mano de Mozart (Don Giovanni) se déploie, entre une pointe de dérision et un langoureux vertige. Les broderies, aériennes, les octaves assénées, les fusées chromatiques se mettent au service d’une expressivité toujours tendue vers l’essentiel. Avec une main toujours élastique, il ouvre des perspectives théâtrales, une mise en scène invisible.
Le récital s’achève sur une double offrande : une Ronde des Lutins de Liszt, transcendance accélérée, et une miniature de Mompou jouée avec une délicatesse élastique, presque suspendue.
Ainsi, ce programme reflète le goût de Jean Dubé pour les répertoires rares : transcriptions, œuvres à programme, pièces virtuoses oubliées… Son jeu, dense et dynamique, savant et sensoriel en fait des poèmes symphoniques. La virtuosité s’efface dans un bouquet d’émotions.
Florence Lethurgez
Programme
Grieg, Suite Holberg opus 40
Albeniz, Chants d’Espagne opus 232 (sélection : Prélude, Orientale, Cordoba, Seguidillas)
Chopin, Barcarolle opus 60
Entracte
Wagner/Liszt, Récitatif et Romance de l’étoile de Tannhauser
Verdi/Liszt, Paraphrase sur Rigoletto
Mozart/Liszt, Réminiscences de Don Juan
