Musique de chambre : un duo en clair-obscur, entre souffle et clavier
Concert du 7 août 2025

La programmation affutée de ce concert présente un dialogue entre la clarinette de Pascal Moraguès et le piano de Natalia Troull où la musique se sculpte dans la lumière et l’ombre et explore les racines classiques du romantisme avec Beethoven, Schumann et Brahms. Sur scène, le clarinettiste français et la pianiste russe construisent un univers mutuel, avec quelques pages dévolues au seul piano, où le souffle mime de manière subtilement colorisée la voix humaine et les sonorités qui émanent de la table d’harmonie du piano une matière sujette à toutes les métamorphoses. Chaque opus, décliné en une suite de mouvements, prend place et durée, résonne et s’écoule souplement, portée par l’écriture des grands maîtres de la durée et du timbre, de la forme et de la texture.
Le clarinettiste Pascal Moraguès, soliste de l’Orchestre de Paris, est reconnu pour la mobilité expressive de son jeu, la projection ductile de sa ligne et la matière lumineuse de son timbre. La pianiste russe Natalia Troull, lauréate des concours Tchaïkovski et Busoni, enrobe l’espace scénique de son jeu sculptural et profond, mis au service d’une architecture musicale organisée en différents plans sonores, dans la clarté classique comme dans l’opacité romantique. Réunis, ils tracent les lignes essentielles des œuvres programmées qu’ils nourrissent avec pudeur mais expressivité de toute leur intériorité sensible.
La première partie du concert s’ouvre avec Les Fantasiestücke opus 73, trois pièces pour clarinette et piano écrites en 1849 par Robert Schumann. Dans la première, Zart mit Ausdruck (Délicat avec expression), la clarinette écoule un flux narratif continu, comme si la musique semblait « avoir toujours commencé », avec des sauts de registre d’une souplesse souveraine ainsi qu’un timbre à la vocalité ambrée. Le piano fait résonner ses notes rares et signifiantes dans un halo sonore, nimbant de clair-obscur la ligne de son partenaire. Dans la pièce suivante, Lebhaft, leicht (Vif, léger), Moraguès fait tourner son instrument comme pour élargir l’espace sonore, comme une grande rotonde. La pianiste y allume des lustres de cristal, caressant les touches comme autant d’interrupteurs, électrisant ses lignes de chant en un contrepoint précis et mesuré. La troisième pièce, Rasch mit Feuer (Rapide avec du feu), avec sa texture phosphorescente, porte la mémoire de Schubert et du lied. À la clarinette, comme avec des glissandi secrets, les changements de registres sont fluides et étirent la ligne qui trace et délimite l’espace du son, du grave à l’aigu, avec son halo toujours mouvant et provisoire d’aurore boréale.
Viennent ensuite Les Variations opus 34 de Beethoven, données en solitaire par Natalia Troull. L’auditeur d’un Festival rencontre souvent le genre particulier du thème et variations. Il peut apprécier les potentialités d’un thème, d’une simplicité limpide, exposé à de nombreux traitements, qui semblent récapituler l’écriture musicale d’un temps. Chaque variation se relie à la suivante comme par un « fil d’argent », avec ses tricotis propres au genre. La pianiste s’emploie à en révéler l’architecture idéale, mathématiquement construite par le compositeur depuis le matériau thématique dont il dispose. Les tensions et détentes s’équilibrent, le romantisme affleure derrière la rigueur classique, les ornements sont utilisés de manière fonctionnelle plutôt que décorative. L’effet tient de l’art de la miniature au sein d’un l’édifice monumental : chaque variation, microcosme autonome, participe à la construction d’un ensemble cosmique, dimension visée par Beethoven dans cet exercice précieux.
Avec Les Six pièces opus 118 (Sechs Klavierstücke) de Brahms, écrites en 1893, règne encore de manière souveraine le coffre sensible et secret du piano, dont le couvercle se déplie comme une grande aile noire. Brahms les qualifiait de « berceuses de ma vieillesse ». Bien sûr, ces pièces vont plus loin que le doux balancement régulier du chant de la nourrice, en matière d’écriture et d’écoute. C’est déjà le système tonal et sa grammaire triomphante qui se voit étiré, effrité mais également augmenté, notamment sur le plan de la palette expressive. La sonorité tournoie, le thème se disloque, le rythme s’agite ou se dissout, les mélodies, parfois venues d’un ailleurs inconnu, contre-chantent, l’harmonie intègre le silence : tout cela sous les paumes rassurantes des deux longues mains de la pianiste. La sixième pièce abandonne la pulsation, la mesure et même la forme, l’œuvre devenue eau profonde à la surface irisée.
La seconde partie du concert retrouve Pascal Moraguès dans la Sonate pour clarinette et piano, opus 120, n°2 en trois mouvements du même Brahms. Il s’agit d’une œuvre tardive étalement (1894) et dont le dernier mouvement reprend également la forme Thème et variations. Le premier mouvement, Allegro amabile, tout en échanges monumentaux entre graves et aigus, déploie un souffle long et maîtrisé, dans l’ombre douce du registre de chalumeau ainsi qu’un dosage minutieux de la résonance pianistique dans les pianissimi. Le deuxième mouvement, Allegro appassionato avec Trio : Sostenuto, intime, offre un timbre de bois clair dans les aigus transparents de la clarinette, sur le sous-bois moussu du piano. Dans le troisième, Andante con moto : Tema con variazona ; Allegro, de grands paysages harmoniques sont traversés, avec une ferveur contenue ainsi qu’une fluidité d’eau profonde. Ce dernier mouvement met la musique à l’épreuve du corps, du geste musicien, avec ses sonorités irisées, ses accompagnements délicats, ainsi que quelques moments rares de symbiose, entre ces deux serviteurs d’une musique au romantique intériorisé plus qu’emphatique.
Pascal Moraguès y apporte le souffle, la mobilité, la projection tandis que Natalia Troull ajoute la structure, la densité harmonique et la maîtrise des plans.
Florence Lethurgez
