Récital de Marta Zabaleta : raisons pianistiques, passions ibériques

,

Pour son premier récital en solo aux Nuits Pianistiques (6 août 2025), Marta Zabaleta offre, en plus de la virtuosité de son jeu, un cheminement, presque un pèlerinage, à travers les paysages ibériques, entre ferveur mystique, danses populaires et évocations picturales. De Scarlatti à Albéniz, en passant par Granados, Padre Soler ou le basque Donostia, la pianiste sait faire entendre, avec intensité, sensorialité et sensibilité, tout un patrimoine musical qu’elle incarne avec naturel et élégance.

Originaire du Pays basque espagnol, formée au Conservatoire de Paris auprès de Dominique Merlet, Marta Zabaleta appartient à une véritable lignée, à la fois familiale, musicale et spirituelle. Déjà remarquée l’an passé lors de l’hommage à son maître français, elle revient cette année dans la lumière du récital. Héritière des traditions pianistiques espagnoles, elle en propose sa lecture, faite de fidélité et de liberté, de sensualité et de noblesse, d’éclat et de silence.

Le programme semble avoir un centre de gravité, autour duquel tournent les différentes pièces comme des planètes, toutes habitées, mais qu’il faut explorer, par le clavier, avec détermination et respect. Trois sonates de « Domingo » Scarlatti, ce napolitain ibérique, ouvrent le récital : petites pièces astucieuses et nostalgiques, entre clavecin et piano. Viennent ensuite Padre Soler et Donostia, deux figures religieuses à l’ascétisme vibrant d’un Saint-Jean de la Croix. Leur l’écriture épurée, qui arpente les chemins de la « nuit noire de l’âme », ouvre la voix et la voie à l’exubérance picturale et lyrique de Granados (extraits des Goyescas) puis à l’apothéose musicale d’Albéniz (extraits d’Iberia). En bis, la pianiste reste alignée, de l’Andalousie sacrée (De Falla, Danse du feu), à celle, bientôt fantasmée, par Debussy (Arabesque). Un voyage dans les profondeurs de la Terre, où l’esprit du piano remonte à chaque pas, pour s’ouvrir peu à peu à la lumière tamisée d’une cour intérieure andalouse, pleine d’ombres et de clartés mêlées. La signature de la pianiste se tient au cœur d’une tension entre virtuosité et sens. L’effet n’ai jamais recherché, mais le sens, continuellement : telle une quête d’un Graal perdu.

Elle extrait la trame expressive, la dynamique subtile et le chant souterrain de Scarlatti, chaque pièce ayant son humeur propre. À l’énergie digitale s’ajoute une belle rotation du bras, geste silencieux qui annonce et construit le phrasé musical. La main musicienne sait autant fabriquer le creux profond du silence que la pleine matière sonore.

Padre Soler se joue en équilibre sur une crête, entre feu et retenue, par le contrôle des dynamiques et du toucher dans l’échappement de la touche du piano. Les notes, les unes après les autres, ou toutes ensemble, semblent sourdre d’une nécessité intérieure sur l’espace devenu vital, sinon vivant, du clavier.

Dans les Goyescas de Granados se concentre l’évocation picturale propre à la musique. Marta Zabaleta joue à pleine main, pétrissant sa palette de pigments avec la tactilité de ses doigts : autant de pinceaux subtilement spécialisés. Avec la liberté d’un Goya, dont les personnages peints s’étirent et sortent souvent du cadre, elle sculpte les textures de la partition, depuis le chant collectif jusqu’à la solitude la plus profonde.

Après l’entracte, son interprétation d’Albéniz atteint l’apothéose, dans la dignité et la discrétion. Chaque pièce est une étape de cette ascension sonore, en forme de pèlerinage et de quête de l’absolu : le chant barytonant de la figure du Père, les danses archaïques, les processions intérieures. Les timbres, comme des éruptions ou des coulées de lave sur le la cendre noire, semblent se nourrir de la pénombre. La pianiste laisse la rémanence de leur vibration s’envelopper de silence, pour mettre ce monument sonore en orbite, entre gravitation et apesanteur. Les coups de boutoir des accords se muent en invocations ascendantes. La coda, monumentale, contacte la lumière, le plain chant.

Le premier bis –un extrait de L’amour sorcier de De Falla – révèle une autre Espagne : celle du « duende », de la transe, de la danse sacrale. L’Arabesque de Debussy vient suggérer ses futures inspirations. Un dernier Granados andalou ferme le concert, comme une clé d’ébène.

Marta Zabaleta ne joue pas l’Espagne, elle la vit, dans sa mémoire et au présent. Elle fait du piano un territoire vivant.

Florence Lethurgez