Joanna Wos & Artur Jaron : L’amphithéâtre du souffle et du clavier

Dans le cadre des Nuits pianistiques, ce récital chant et piano, premier concert de 2026, accueilli par l’Amphithéâtre de la Manufacture au sein de la Cité du Livre d’Aix-en-Provence, est conçu comme un moment intense de dramaturgie belcantiste. Avec la soprano Joanna Wos et le pianiste Artur Jaron, duo constitué d’artistes polonais, le programme propose un parcours expressif allant de l’éclat belcantiste italien à l’intimité polonaise, de la méditation au théâtre. Une alternance choisie de grands airs d’opéra et de pièces pour piano offre une image sensible du romantisme européen où la voix et le clavier se succèdent et dialoguent dans un même souffle.
Les héroïnes poignantes de Bellini, Puccini et Verdi – Elvira, Norma, Leonora, Violetta – sont les actrices d’un théâtre de l’émotion extrême, qu’il s’agisse de l’attente, de la prière, de la passion et du sacrifice. Dans les interstices du cœur, Paderewski et Chopin font entrer, avec Artur Jaron, la voix dans le piano, depuis la surface du clavier jusqu’aux tréfonds de la table d’harmonie. La musique semble s’y faire et s’y défaire comme un monde sonore proche et lointain.
Joanna Wos s’impose comme une « cantatrice » de grand style, entre virtuosité souveraine et engagement physique. Le vibrato, ample mais naturel, porte l’émotion comme un cœur en écharpe. La longueur de souffle impressionne tout comme les pianissimi filés à l’aigu, entre prise de risque et contrôle. Les éclats suraigus, petites perles colorature, surgissent librement, mais toujours reliés à la ligne vocale. Le médium, retenu et nourri, soutient un legato ample où l’écoulement du temps est chaudement habité et habillé par le chant. Les descentes chromatiques sont épidermiques, les écarts dynamiques vertigineux, l’endurance, dans ce répertoire redoutable, saisissante. Dans une posture de sirène tragique, plongée dans le grand océan du bel canto, la chanteuse enlace son buste de ses deux bras, comme pour rappeler que le chant naît du cœur autant que du corps, tandis que dans le récitatif, le corps entre en giration expressive, dans le creux du piano. Joanna Wos habite les extrêmes émotionnels avec une aisance qui donne envie de l’entendre sous les ors de la Scala de Milan ou de la Fenice vénitienne.

Face à cette intensité vocale, Artur Jaron est un fidèle accompagnateur. Son jeu témoigne d’une véritable intelligence orchestrale : il pose les notes sur le piano comme se distribuent les strates des pupitres d’un orchestre de fosse imaginaire. Dans Bellini, ses attaques expressives épousent les sommets de la phrase vocale, tandis que des sous-bois orchestraux se dessinent dans les registres intermédiaires. En soliste, il ouvre davantage son éventail de touchers, entre délicatesse d’épinette, poésie pudique et puissance souveraine des accords arpégés. Jaron sait habiter le silence entre les phrases et lui donner son potentiel expressif. Balancement lyrique, poids du bras, toucher amorti, résonance maîtrisée : l’ensemble vient donner à son répertoire fraîcheur lyrique et chorégraphique, rusticité stylisée et élégance aristocratique, panache et retenue.
L’interaction entre la soprano et le pianiste est l’un des apports de la soirée. Ensemble, ils construisent une expérience acoustique immersive où le bel canto devient un art total, à la fois vocal, corporel et instrumental.
Florence Lethurgez

