Le Beer-Demander Family Quartet aux Nuits Pianistiques : de Bach à Beer-Demander

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Avec Vincent Beer-Demander, son épouse Catherine Arquez Beer-Demander et leurs deux fils Alexandre et Guillaume, ce concert suit un parcours allant du baroque au début du XXᵉ siècle, avant de s’ouvrir aux musiques populaires et aux compositions du mandoliniste. Plus qu’un programme chronologique, il propose une histoire singulière de la variation, de la danse et de la transcription, dont la figure centrale est celle du compositeur-arrangeur.

L’ouverture par la Chaconne de Bach, dans la propre transcription de Vincent Beer-Demander, donne la mesure originelle et originale de son projet d’élargissement du répertoire. Seul en scène, il ouvre le concert avec les codes dépouillés du récital classique. La mandoline, par sa petitesse même, crée une grande bulle d’écoute où coexistent l’infiniment petit et l’infiniment grand. Le moindre frémissement devient perceptible. Tout repose sur une motricité d’une extrême finesse, des doigts jusqu’aux phalangettes. Le mandoliniste apparaît comme un baladin du futur. La transcription, avec le trémolo, oblige à écouter tout ce qui se tient entre les notes : le ciment invisible de la musique, là où l’absence d’archet révèle autrement les lignes et les résonances. L’interprète, en arrangeur, exploite les ressources harmoniques propres à son instrument. Les deux mains deviennent deux personnages engagés dans un même travail de variation, de dialogue et de transformation.

Avec Pachelbel, Vivaldi et Bach à nouveau, toute la famille rejoint la scène. Les différentes tailles de mandoles dialoguent avec toutes les flûtes à bec de Guillaume, de la basse au piccolo. Les instruments circulent de main en main. La famille s’agrandit. La transcription ne change pas seulement le timbre ; elle est un nouveau tympan placé dans l’oreille interne de l’auditeur. La circulation de timbres produit un étrange retour vers le futur, où des œuvres familières se réécoutent à neuf. D’une famille d’instruments à l’autre, s’opposent deux manières de faire naître la vibration : d’un côté les répétitions infimes du plectre qui gratte l’épiderme des cordes, de l’autre le souffle qui anime la colonne d’air, caresse sous la peau de l’instrument.

Après cette première séquence baroque, Vincent Beer-Demander présente un programme désormais construit par recueils ou fragments. Les Danses roumaines de Bartók, celles de Vladimir Cosma, les musiques de film et les arrangements populaires déplacent rapidement le centre de gravité du concert vers l’ouvert et l’ailleurs. Dans les répertoires populaires, les modulations, avec leurs brusques changements de couleurs et de registres, produisent un effet presque physique ; le corps perçoit les déplacements harmoniques avant l’oreille. Les trois pièces finales, composées par Vincent Beer-Demander et inspirées des Amériques, parachèvent l’esthétique du métissage caractéristique du programme. Alexandre cette fois y révèle ses talents d’improvisateur au mandoloncelle dans un blues où l’écriture paternelle est transcendée par la liberté du geste.

À travers ce concert, le Beer-Demander Family Quartet montre que par la transcription, par l’arrangement, la tradition se transforme en un espace vivant de transmission et de métamorphose. À ce syncrétisme stylistique, répond la figure – autre famille de quatre membres – de l’interprète-compositeur-arrangeur-professeur qu’est Vincent Beer-Demander.

Florence Lethurgez