La cour de Sainte-Catherine de Sienne, qui accueille depuis 12 ans, le Festival Musique dans la rue, en collaboration avec le Festival Les nuits pianistiques d’Aix-en-Provence, est un lieu d’histoire, de patrimoine, d’enseignement et d’art, avec ses galeries couvertes de fresques révélées, à restaurer, pour que chaque édition devienne de plus en plus magique : un carrefour de mémoire et de modernité.

Le triptyque de concerts du 24 août continue à agrandir – où zoomer sur des œuvres et des artistes singuliers – le panorama des potentialités expressives du piano, notamment à quatre mains, puis dialoguant en sonate avec le violon. Il propose un voyage contrasté entre la flamboyance du piano à quatre mains et l’intimité des grandes sonates de chambre.

Concert de 18h30 – Duo Mediceo : Grieg et Liszt, la phalange intérieure du piano

L’écriture orchestrale arrangée pour le clavier, l’art de la transcription et l’ampleur élaborée de la sonate propre au romantisme tardif, sont les thèmes souterrains qui relient ces concerts entre eux, en contraste et intensité. Le mot « phalange » renvoie à la fois au doigt qui entre en contact avec le clavier et l’orchestre, en tant qu’ensemble constitué. La musique pour piano à quatre mains est l’une des formes les plus délicates propre à la musique de chambre, car il faut parfois croiser les mains, partager le clavier et doser avec exactitude les différents registres, parfois au prix de l’abandon de certaines habitudes de jeu. L’association Musiques-Échanges, qui pilote le Festival des Nuits pianistiques d’Aix-en-Provence, est particulièrement fidèle à ses missions en programmant de nombreux duos constitués, pour éprouver concrètement, ce que le travail « ensemble », dans la durée et la fine négociation, fait éclore un répertoire particulièrement libre. Il est constitué d’œuvres originellement écrites pour les quatre mains, mais également d’arrangements d’œuvres pour piano en solitaire, jusqu’aux transcriptions d’œuvres symphoniques, en passant par le répertoire vocal, dont le lieder, la mélodie et l’opéra. Ces arrangements sont signés par le compositeur ou confiés à des spécialistes de cette forme particulièrement créative de postérité. La transcription à quatre mains permet de recréer une densité sonore tout en explorant l’expressivité pianistique.

Le premier concert (18h30) de cette deuxième soirée réunit le Duo Mediceo, formé de deux pianistes italiennes, Sandra Landini et Francesca Amato, est placé sous le signe du symphonisme, ses grandeurs et diversités sonores étant mises en son, en doigt et en image par les deux interprètes. Dans les Pièces symphoniques op. 14 de Grieg, les interprètes donnent corps à un romantisme nordique avec ses contrastes caractéristiques entre le chant mélancolique et expressif et la véhémence, à la fois plus sombre et accentuée. Leur interprétation, marquée par des gestes larges et une sonorité dense, rend justice à la dimension orchestrale intrinsèque au piano à quatre mains, transformant le piano en une vaste caisse de résonance. On y ressent, avec toute la délicatesse du clavier, les influences de la musique folklorique norvégienne, dans des textures délicates, vibrantes, aux couleurs orchestrales évocatrices, appelant une extrême coordination du toucher par les deux interprètes du Duo Mediceo.

Avec Les Préludes de Liszt, poème symphonique transcrit pour quatre mains, fondé sur une idée cyclique qui évoque la destinée, l’exploration s’approfondit afin de saisir toutes les dimensions de cette partition novatrice aux contrastes dynamiques très marqués. L’introduction, grave et mystérieuse, évoque les coups de timbale étouffés par lesquels Liszt entre dans ses œuvres les plus mystiques et ombrageuses. Les moments dramatiques alternent avec des zones de lyrisme extatique, les différentes textures étant dessinées par la richesse harmonique que le piano reproduit à sa manière singulière, entre nuée d’harmoniques et halo des cordes sympathiques. La maîtrise de la pédale, la variété des touchers et la capacité à sculpter les phrases dans les accalmies puis à asséner les motifs dans les souffles épiques se mettent au service de l’esthétique lisztienne, son théâtre de la psyché humaine et surhumaine. Les deux artistes restituent l’élan symphonique et se partagent les bras et les mains d’un chef d’orchestre, à la tête d’un grand orchestre unifié et transparent. La veine lisztienne de la transcription dépasse la fidélité à la partition pour offrir une vision autonome, entre hommage et réinvention.

Concert de 20h00 – Transfigurations et fantaisies de Gluck à Johann Strauss fils en passant par Tchaïkovski

Le même Duo Mediceo poursuit son exploration du clavier pour quatre mains par un répertoire à la fois rare et populaire, réuni par le geste inventif et fidèle de l’arrangement. Trois grands extraits d’œuvres viennent soumettre au clavier à quatre mains l’esprit enlevé et enjôleur de la danse : Danse des Esprits bienheureux d’Orfeo et Eurydice (Gluck/arrangement de G. Anderson), Paraphrase du concerto op. 16 sur la Valse du Lac des cygnes (Tchaïkovski/arrangement de S. Calligaris), et Fantaisie du Danube bleu (Johann Strauss fils/arrangement de G. Anderson). L’heure du soir est à la métamorphose.

Dans la danse extraite d’Orphée et Eurydice de Gluck, le piano se pare des accents opératiques de la fosse orchestrale et du plateau vocal. Le style immédiat, pur et élégant des mélodies de Gluck apparait sous les doigts des deux pianistes, dont les croisements subtils s’essaient à l’art délicat du legato vocal, polyphonique et chorégraphique, sans perdre sa richesse.

La paraphrase du Lac des cygnes ouvre une tout autre scène, à l’inquiétante étrangeté : halos harmoniques, changements de place au clavier, effets de fluidités et de résonances mystérieuses, timbre impressionniste, aquatique ou flamboyant. Le maintien obstiné du rythme de valse sert de fil d’Ariane, garantissant la lisibilité de la pièce malgré sa complexité.

Enfin, la Fantaisie sur Le Danube bleu d’Anderson s’accomplit dans la métamorphose : harmonies enrichies, registres superposés et croisés, glissandi incandescents. La texture se sature puis s’aère, conduisant l’auditeur d’une salle de bal imaginaire à une plongée dans les profondeurs de l’eau du Danube. Les pianistes croisent lyrisme viennois, ironie saltimbanque et énergie explosive, dans une acmé orchestrale propre au poème symphonique.

Concert de 21h30 – violon et piano d’Orient et d’Occident : Brahms, Franck, Aşkın

La troisième soirée, à l’heure de l’intimité nocturne, offre un contraste saisissant après les métamorphoses continues du piano à quatre mains, avec deux grandes sonates pour violon et piano propre au romantisme tardif, alternant avec deux petites formes, deux miniatures, écrites et interprétées par le violoniste d’origine turc sur des airs traditionnels.

La Sonate n°3 de Brahms op. 108, est abordée par Michel Bourdoncle (piano) et Cihat Aşkın (violon) avec une retenue habitée, attentive aux équilibres entre les mouvements et les instruments : toucher satiné et subtil, intensité pudique, contrechants délicats, timbre acajou, textures nuancées. Le deuxième mouvement, d’une expressivité élégiaque, laisse entendre le monde intérieur de Brahms, entre consolation et acceptation. Le finale associe la force ciselée des deux parties soliste avec la puissance inspirée de l’orchestre, entrelacs complexe de lignes claires ou pleines, notamment dans les passages contrapuntiques et les développements dramatiques.

Les miniatures d’Aşkın, inspirées de chants folkloriques anatoliens, apportent leur couleur singulière à la soirée : modalité grave, mélopée vocale, répétitions lancinantes, harmoniques flottantes, l’ensemble étant joué par cœur par le violoniste-transcripteur. Les instruments avancent seuls, à nu, a cappella, respectant leur silence et leurs échos mutuels, puis reprennent leur dialogue mélancolique, issu d’un espace et d’un temps lointains.

La Sonate de Franck est tracée et construite comme une architecture cyclique, chaque mouvement puisant dans la mémoire du précédent. Le piano se fait orgue, le violon se fait voix, dans un faisceau d’échanges puissant. Il conduit les instruments de manière irrésistible à leur unification finale. Telle est la dimension spirituelle de l’œuvre, animée par l’intensité expressive et la densité cyclique d’un espace mesuré et d’un temps suspendu.

Ces trois concerts sont unis par la recherche d’un orchestre intérieur, qu’il s’agisse du piano démultiplié par quatre mains, des transcriptions aux textures vives, ou du duo violon-piano animé par la densité cyclique. Ce triptyque de concerts offre un parcours stylistique : romantisme expressif, transposition orchestrale, paraphrases virtuoses, contrastes contemporains ; il fait naître un sonore instrumental inouï et agrandi.

Florence Lethurgez

Ce vendredi 8 août, le Festival, fidèle aux missions de l’association Musiques-Échange, reçoit l’Orchestre italien des Jeunes Magna Grecia, sous la baguette engagée de Piero Romano. En première partie, il donne la réplique à la pianiste franco-marocaine Dina Bensaid, formée notamment auprès de Jacques Rouvier à Paris, puis à Londres et New York. Le Concerto n°20 en ré mineur de Mozart, au dramatisme dense, est exalté par une interprétation décidée et affirmée. L’orchestre se déploie ensuite, traversant l’Atlantique avec Dvořák. Nommé directeur du Conservatoire de New-York en 1892, il compose la célébrissime et foisonnante Symphonie n°9, dite « du Nouveau Monde », un an après ; une œuvre qui peut s’entendre comme un concerto pour orchestre, aux premiers pupitres particulièrement exposés.

Créé par Mozart lui-même au clavier en 1785, le Concerto n° 20 s’inscrit dans le catalogue des rares pièces composées en mineur, notamment ré mineur, toutes monumentales : Don Giovanni et le Requiem. Il porte ce soir les cadences de Beethoven, qui en appréciait l’écriture anguleuse et la tension dramatique.

Dès l’Allegro, Piero Romano obtient des cordes une pâte ronde et sinueuse, des vents une fraicheur incisive, tandis que la pianiste entre en jeu avec un phrasé ciselé, un jeu expressif, voire expressiviste, propre au néo-romantisme émotionnel de notre temps. Les doigts rebondissent avec rapidité sur le clavier, portés par une énergie subtilement explosive qui produit des contrastes dynamiques nets et marqués. La sonate et ses thèmes s’élancent comme des personnages d’un théâtre grandiose, traversant des épreuves initiatiques. La cadence beethovénienne, forme d’hommage anguleux, semble se rapprocher de la scène pour être en prise directe avec l’intrigue.

Apaisement provisoire, le deuxième mouvement, de Romanze, lyrique et chantant, rapproche les parties d’orchestre et de piano dans une texture légère et délicate sur le plan de la justesse mélodique et rythmique. Le piano doit s’insérer dans la matière symphonique, toujours très travaillée à la petite harmonie, comme une petite pluie perlée qui ruisselle sur la terre féconde de l’orchestre. L’assombrissement et l’orage, dans la partie centrale, donne au Da Capo sa dimension existentielle.

L’Allegro assai final, presque accolé au mouvement précédent, renoue avec l’ample architecture des débuts, dans une parenté thématique que les interprètes soulignent, les timbales répondant du haut de leur estrade aux emportements majestueux du piano.

Un rappel du public obtiendra en bis un nocturne de Chopin sélectionné par la pianiste, comme au hasard, sur sa tablette numérique. « Qu’est-ce que vous voulez écouter ? » demande-t-elle au public, avec une convivialité propre au salon de musique. De fait, une parenté est-elle établie entre le cantabile soyeux de Mozart et celui, plus velouté, du compositeur romantique.

Après l’entracte, la phalange obtient du renfort, notamment des cuivres, pour élargir l’espace sonore et repousser sa ligne d’horizon. La symphonie comporte quatre mouvements et commence également dans une tonalité mineure.

Dans l’Allegro molto, cuivres étincelants et cor anglais expressif s’inscrivent dans des crescendos amples, canalisés par la battue à la fois ferme et souple du chef. Il donne avec précision toutes les entrées, dose le volume des différents pupitres, en maître de chapelle rompu à l’exercice savant du contrepoint. Le Largo pose sur la scène un choral granitique, veiné par les frissons des cordes et les miroitements de la petite harmonie. Le Scherzo adopte le tempo vif du molto vivace, emporté par la fraicheur de la jeunesse et l’enthousiasme maîtrisé du chef. Ce dernier semble appeler et réunir les forces musicales dans les moments de silence qui séparent les différents mouvements. Dans le finale con fuoco, virtuosité et cohésion se rejoignent dans une apothéose éclatante, portée par la vigueur collective d’une jeune phalange nécessairement plus proche de l’éclat lumineux que des ombres du murmure.

Ainsi se referme le Festival, au point d’équilibre entre tension dramatique et souffle poétique, rigueur et passion. Ce concert de clôture montre combien la force concertante de la musique est précieuse.

Florence Lethurgez

Concert du 7 août 2025

La programmation affutée de ce concert présente un dialogue entre la clarinette de Pascal Moraguès et le piano de Natalia Troull où la musique se sculpte dans la lumière et l’ombre et explore les racines classiques du romantisme avec Beethoven, Schumann et Brahms. Sur scène, le clarinettiste français et la pianiste russe construisent un univers mutuel, avec quelques pages dévolues au seul piano, où le souffle mime de manière subtilement colorisée la voix humaine et les sonorités qui émanent de la table d’harmonie du piano une matière sujette à toutes les métamorphoses. Chaque opus, décliné en une suite de mouvements, prend place et durée, résonne et s’écoule souplement, portée par l’écriture des grands maîtres de la durée et du timbre, de la forme et de la texture.

Le clarinettiste Pascal Moraguès, soliste de l’Orchestre de Paris, est reconnu pour la mobilité expressive de son jeu, la projection ductile de sa ligne et la matière lumineuse de son timbre. La pianiste russe Natalia Troull, lauréate des concours Tchaïkovski et Busoni, enrobe l’espace scénique de son jeu sculptural et profond, mis au service d’une architecture musicale organisée en différents plans sonores, dans la clarté classique comme dans l’opacité romantique. Réunis, ils tracent les lignes essentielles des œuvres programmées qu’ils nourrissent avec pudeur mais expressivité de toute leur intériorité sensible.

La première partie du concert s’ouvre avec Les Fantasiestücke opus 73, trois pièces pour clarinette et piano écrites en 1849 par Robert Schumann. Dans la première, Zart mit Ausdruck (Délicat avec expression), la clarinette écoule un flux narratif continu, comme si la musique semblait « avoir toujours commencé », avec des sauts de registre d’une souplesse souveraine ainsi qu’un timbre à la vocalité ambrée. Le piano fait résonner ses notes rares et signifiantes dans un halo sonore, nimbant de clair-obscur la ligne de son partenaire. Dans la pièce suivante, Lebhaft, leicht (Vif, léger), Moraguès fait tourner son instrument comme pour élargir l’espace sonore, comme une grande rotonde. La pianiste y allume des lustres de cristal, caressant les touches comme autant d’interrupteurs, électrisant ses lignes de chant en un contrepoint précis et mesuré. La troisième pièce, Rasch mit Feuer (Rapide avec du feu), avec sa texture phosphorescente, porte la mémoire de Schubert et du lied. À la clarinette, comme avec des glissandi secrets, les changements de registres sont fluides et étirent la ligne qui trace et délimite l’espace du son, du grave à l’aigu, avec son halo toujours mouvant et provisoire d’aurore boréale.

Viennent ensuite Les Variations opus 34 de Beethoven, données en solitaire par Natalia Troull. L’auditeur d’un Festival rencontre souvent le genre particulier du thème et variations. Il peut apprécier les potentialités d’un thème, d’une simplicité limpide, exposé à de nombreux traitements, qui semblent récapituler l’écriture musicale d’un temps. Chaque variation se relie à la suivante comme par un « fil d’argent », avec ses tricotis propres au genre. La pianiste s’emploie à en révéler l’architecture idéale, mathématiquement construite par le compositeur depuis le matériau thématique dont il dispose. Les tensions et détentes s’équilibrent, le romantisme affleure derrière la rigueur classique, les ornements sont utilisés de manière fonctionnelle plutôt que décorative. L’effet tient de l’art de la miniature au sein d’un l’édifice monumental : chaque variation, microcosme autonome, participe à la construction d’un ensemble cosmique, dimension visée par Beethoven dans cet exercice précieux.

Avec Les Six pièces opus 118 (Sechs Klavierstücke) de Brahms, écrites en 1893, règne encore de manière souveraine le coffre sensible et secret du piano, dont le couvercle se déplie comme une grande aile noire. Brahms les qualifiait de « berceuses de ma vieillesse ». Bien sûr, ces pièces vont plus loin que le doux balancement régulier du chant de la nourrice, en matière d’écriture et d’écoute. C’est déjà le système tonal et sa grammaire triomphante qui se voit étiré, effrité mais également augmenté, notamment sur le plan de la palette expressive. La sonorité tournoie, le thème se disloque, le rythme s’agite ou se dissout, les mélodies, parfois venues d’un ailleurs inconnu, contre-chantent, l’harmonie intègre le silence : tout cela sous les paumes rassurantes des deux longues mains de la pianiste. La sixième pièce abandonne la pulsation, la mesure et même la forme, l’œuvre devenue eau profonde à la surface irisée.

La seconde partie du concert retrouve Pascal Moraguès dans la Sonate pour clarinette et piano, opus 120, n°2 en trois mouvements du même Brahms. Il s’agit d’une œuvre tardive étalement (1894) et dont le dernier mouvement reprend également la forme Thème et variations. Le premier mouvement, Allegro amabile, tout en échanges monumentaux entre graves et aigus, déploie un souffle long et maîtrisé, dans l’ombre douce du registre de chalumeau ainsi qu’un dosage minutieux de la résonance pianistique dans les pianissimi. Le deuxième mouvement, Allegro appassionato avec Trio : Sostenuto, intime, offre un timbre de bois clair dans les aigus transparents de la clarinette, sur le sous-bois moussu du piano. Dans le troisième, Andante con moto : Tema con variazona ; Allegro, de grands paysages harmoniques sont traversés, avec une ferveur contenue ainsi qu’une fluidité d’eau profonde. Ce dernier mouvement met la musique à l’épreuve du corps, du geste musicien, avec ses sonorités irisées, ses accompagnements délicats, ainsi que quelques moments rares de symbiose, entre ces deux serviteurs d’une musique au romantique intériorisé plus qu’emphatique.

Pascal Moraguès y apporte le souffle, la mobilité, la projection tandis que Natalia Troull ajoute la structure, la densité harmonique et la maîtrise des plans.

Florence Lethurgez