Propos recueillis par Florence Lethurgez

Quelles sont les circonstances de cette rencontre entre les deux festivals ?

J’ai rencontré Philippe Tachdjian après le confinement. Il est passionné par la musique, par l’idée de créer un festival et c’est chose faite aujourd’hui. Il a également envie de s’occuper des jeunes talents, de promouvoir des artistes de la région, mais pas seulement. Il est également sensible à ce qui se passe à l’international. Ces thèmes que nous avons en commun nous ont rapprochés.

Quel sens cela a pour toi d’associer Les nuits pianistiques à d’autres festivals de la région comme celui d’Auriol en sol ?

Monter un festival est faire preuve de générosité. Il faut faire don de soi, de son temps, de son énergie, pour une noble cause. Donc, quand il est possible d’associer les forces en présence, de penser ensemble un projet, c’est très bien. Je crois que l’être humain est avant tout un être social. À mon avis il y a des projets qu’il est bien d’imaginer et de réaliser collectivement. Il ne peut en résulter que du positif pour la jeunesse et la musique. Nous partageons ainsi un vrai amour pour la culture qui a bien besoin d’être accompagnée!

Ce concert d’avant-programme du Festival Les Nuits pianistiques, est consacré, dans les murs du Conservatoire Darius Milhaud d’Aix-en-Provence, à l’immense concertiste et professeur de piano qui a contribué à faire rayonner cette maison : Bernard Flavigny. Il réunit, autour du pianiste concertiste et professeur Michel Bourdoncle, qui fut son élève, des professeurs de cordes du Conservatoire.

Une allocution de Michel Bourdoncle, qui est également directeur artistique du Festival Les Nuits pianistiques d’Aix-en-Provence, au milieu du programme, résume tout ce que lui-même doit à ce grand passeur d’émotion et d’imagination musicales, avec d’autres pianistes de renommée internationale, notamment au Mexique où Bernard Flavigny aura également enseigné. Il en trace le portrait, dans sa relation à la musique et à son enseignement, soulignant l’esprit de jeunesse et de renouvellement d’un artiste qui interroge en permanence les œuvres, y compris celles avec qui il entretient une relation de longue date.

Les deux œuvres sélectionnées par le programme présentent de subtiles affinités. Le piano offre un centre de gravité, un milieu de vie, aux cordes avec qui il dialogue. Elles sont composées par deux maîtres d’écriture qui ont fait de la tonalité un voyage initiatique, entre les espaces thématiques et harmoniques. Il s’agit d’œuvres qui comptent dans le répertoire construit, édition après édition, par le Festival. Elles se laissent enfin profondément pénétrer par la relation des compositeurs à leur contexte de création.

Le Trio n° 1 opus 8 a traversé l’existence de Brahms, depuis son écriture précoce jusqu’à sa révision au presque soir de sa vie. Le Quintette n° 2 opus 81 de Dvorak est traversé par la relation du compositeur aux territoires vécus, quittés, imaginés et retrouvés. Le célèbre deuxième mouvement, qui frappe par sa longueur et son élaboration, reprend un élément de musique traditionnelle ukrainienne, la dumka. Son balancement n’a rien d’une berceuse ; à l’inverse, il permet l’introspection, le questionnement et l’ouverture de la conscience.

Dans Brahms, les circulations thématiques, qui constituent le cœur palpitant de la forme, sont particulièrement ouvragées. Leurs couleurs oscillent, selon les mouvements, entre lave incandescente et souffle luminescent. Par l’écoute mutuelle des interprètes, chaque proposition entre dans un jeu serré d’écho et de transformation.

Dans Dvorak, une manière nuancée de faire avancer le matériau thématique caractérise l’interprétation de la formation chambriste, enrichie d’un autre violon et d’un alto. Les modulations se font saisissantes, creusent ou déploient les espaces harmoniques. Elles relèvent moins de la forme que de la couleur, imaginée de concert par les cinq musiciens. La palette qui accueille et mélange tous les pigments n’est autre que le piano.

Ces deux œuvres, dans l’interprétation qui est donnée en ce soir de concert, entrent ainsi en écho avec la relation de Bernard Flavigny à la musique, à ce que le piano lui doit et lui apporte conjointement.

Florence Lethurgez

 

Brahms, Trio n° 1 opus 8 en si majeur
Pierre Stéphane Schmidlet, violon
Frédéric Lagarde, Violoncelle
Michel Bourdoncle, piano

Dvorak, Quintette n° 2 opus 81 en la majeur
Pierre Stéphane Schmidlet, violon
Michel Durand-Mabire, violon
Marie Anne Hovasse, alto
Frédéric Lagarde, Violoncelle
Michel Bourdoncle, piano

Un des temps forts de l’édition 2024 est un concert de printemps, consacré, dans les murs du Conservatoire Darius Milhaud d’Aix-en-Provence, au grand pianiste et pédagogue Bernard Flavigny, qui, au-delà de cet instrument, a largement contribué à la réputation de cette maison.

Pour être fidèle à l’esprit musical de ce grand professeur et musicien, une soirée de musique de chambre réunit son ancien élève, directeur artistique des Nuits pianistiques, Michel Bourdoncle, à des professeurs de cordes du Conservatoire Darius Milhaud.

Deux œuvres-phare du répertoire de chambre avec piano, à la rigueur d’écriture et au romantisme d’inspiration, reflètent l’esprit de Bernard Flavigny. Le Trio n° 1 opus 8 de Brahms est écrit l’hiver 1853-54 par un compositeur de vingt ans et remanié par le vieux Brahms trente-huit ans après : bel hommage rendu à la pulsion créative et à sa lente maturation, au rôle essentiel de la mémoire et du souvenir dans la musique.

La seconde œuvre, le Quintette n° 2 opus 81 d’un Dvorak de la maturité, composé entre août et octobre 1887, est dédiée à Bohdan Neurether, professeur d’université et grand mécène des jeunes musiciens de Prague. Le second mouvement reprend un élément de musique traditionnelle ukrainienne, la dumka, ballade que l’on peut traduire par pensée, méditation en musique. Le compositeur tchèque, ayant connu l’exil, enracine ses compositions dans la profonde terre musicale des pays de l’est et de la Bohème. Un programme qui se place donc, sous le signe de l’hommage, de la mémoire et de la transmission, sur lesquels se fonde le renouveau.

Florence Lethurgez