Au point central de cette édition 2026 des Nuits Pianistiques, le récital d’Attila Szaniszló propose un voyage au cœur d’un Liszt à deux visages, mais traversé par une même quête.

Lauréat du Grand Prix de S.A.R. la Princesse Lalla Meryem 2025 de Rabat, le jeune pianiste hongrois s’empare des grandes lignes de force du répertoire lisztien pour en révéler les tensions secrètes. Son programme dessine un portrait janusien du compositeur : d’un côté le théâtre, le vertige, la puissance démoniaque ; de l’autre le retrait, la prière, l’intime. Deux mondes qui ne se combattent pas, mais qui semblent naître l’un de l’autre, comme les deux faces d’un même rêve.

Jeune pianiste élancé, aux grandes mains que semble appeler naturellement l’écriture lisztienne, Attila Szaniszló se tient très près du clavier. Il ne cherche pas l’éclat extérieur, mais une profondeur du son, une manière d’aller chercher la matière même de l’instrument.

Dès les premières mesures de la Méphisto-Valse n°1, l’attaque est sèche, nerveuse, acide. La musique paraît se fragmenter, avancer par éclats, comme si son absence de continuité apparente faisait surgir la figure du démon. Mais derrière cette violence, le pianiste révèle une véritable architecture du souffle. L’énergie ne reste jamais uniforme : elle se contracte, se détend, d’un ventricule à l’autre d’un même cœur.

Le son respire alors. Il se dilate jusqu’à former une matière lumineuse et méditative. Dans l’aigu, les cloches de verre conservent leur transparence ; les petites notes deviennent poussière, particules suspendues dans l’espace. Puis la vision se fissure et la musique replonge dans l’ombre des visions nocturnes. Attila Szaniszló laisse apparaître une puissance contenue. Il ouvre des failles dans l’espace sonore, tandis que la main gauche affirme une indépendance souveraine. Les doigts deviennent des sismographes, enregistrant les mouvements secrets de la terre lisztienne.

Après cette traversée, la Consolation en ré bémol majeur installe un premier apaisement. Le chant apparaît sous la protection des harmonies enveloppantes. La doublure du thème en octave lui donne une lumière lunaire, tissée de milliers de fils invisibles. Le legato, intense, n’alourdit pas la phrase : il la laisse flotter. Le pianiste construit un tapis sonore continu, où les vagues semblent observées depuis le fond de l’eau, dans un monde inversé.

Avec les Réminiscences de Norma, le piano trouve sa dimension théâtrale. L’instrument devient fosse d’orchestre. Les silences eux-mêmes prennent une dimension dramatique : ils préparent l’orage, annoncent une foudre noire. Puis surgit le grand chant bellinien. Les lignes vocales se déploient dans les octaves, les jeux d’amplification et de retrait révèlent cette manière propre au compositeur de faire circuler la musique entre l’infiniment grand et l’infiniment petit.

Sous les doigts d’Attila Szaniszló, le piano fait apparaître un monde entier : le chœur, les espaces de la scène, les mouvements mystérieux de la machinerie lyrique. La musique semble avancer d’acte en acte, de scène en scène. Les grandes phrases deviennent une déclamation intérieure, tandis que la main gauche porte le souffle dramatique de la fosse et que la droite s’élève vers les cintres de la scène.

Le Liebestraum constitue un second moment de suspension. L’épanchement amoureux y trouve une simple liberté. Le pianiste ne joue pas le chant, il semble l’absorber et laisser le souffle du piano traverser son propre corps. Paradoxalement, cette pièce révèle peut-être davantage encore son engagement physique que les œuvres virtuoses. Elle porte le rêve d’une beauté totale, d’une musique vécue.

Lorsque vient la Sonate en si mineur, Attila Szaniszló retire sa veste et s’installe devant le monument lisztien en chemise blanche. Le geste semble symbolique : il ne s’agit plus d’affronter l’œuvre mais d’entrer en elle. Il aborde la Sonate depuis l’autre face de la nuit, celle qui demeure enfouie. Sa vision évoque une grande fresque de matière, traversée des vastes souffles du pinceau, à la Michel-Ange.

Le pianiste disparaît derrière l’œuvre elle-même. La musique avance avec une nécessité humaine, note après note. Attila Szaniszló traverse les espaces et les temporalités de Liszt comme une sonde, explorant ses mondes en métamorphoses permanentes.

Il excelle dans cet art du thème varié, dans ces transformations où le terrestre rejoint le minéral, où les traits à l’unisson prennent la force du roc et des grands vents. Les récitatifs se resserrent soudain comme dans un petit coffret de rêve. Le da capo est un retour au grand cycle, celui des saisons, des solstices intérieurs qui relient l’homme au vivant : Jean de l’été, Jean de l’hiver.

C’est cette dimension spirituelle, presque mystique, que le jeune pianiste fait surgir. Il ne cherche pas à dominer le piano mais à en révéler l’âme. Le clavier est un espace de métamorphoses : le lieu où le démoniaque et l’intime, la matière et l’esprit, la nuit et la lumière cessent de s’opposer pour appartenir à un même monde.

Florence Lethurgez

Vendredi 31 juillet 2026 à 19 h 30

Weber, Sonate n° 1 pour violon et piano en fa majeur, Trio pour piano, hautbois et violoncelle opus 63 en sol mineur, Quatuor pour violon, alto, violoncelle et piano opus 18 en si bémol majeur

Violon : Pierre-Stephane Schmidlet
Alto : Pascale Guérin
Violoncelle : Frédéric Lagarde
Hautbois : David Walter
Piano : Pascal Gallet, Nikita Mndoyants

Le concert de clôture de cette première semaine des Nuits Pianistiques rend hommage à Carl Maria von Weber, dont 2026 marque le bicentenaire de la disparition. Elle rend plus particulièrement hommage à sa musique de chambre. À travers une sonate, un trio et un quatuor, le programme révèle une écriture où la virtuosité des arpèges et des jeux contrapuntiques rencontre une élégance mélodique presque opératique. Portée par Pierre-Stéphane Schmidlet au violon, David Walter au hautbois, Pascale Guérin à l’alto, Frédéric Lagarde au violoncelle et les pianistes Nikita Mndoyants et Pascal Gallet, cette soirée explore toute la richesse du dialogue chambriste qui repose chez Weber sur une poétique de la surprise, faite de contrastes, de diversité et d’inattendu.

Sonate pour violon et piano n° 1 en fa majeur, op. 10

Dès le premier mouvement, Allegro, le charme classique s’impose. Le jeu perlé du pianiste Nikita Mndoyants répond à la chaleur du violoniste Pierre-Stephane Schmidlet. Le corps de ce dernier semble se courber à la fois sous le discours musical et sur les rotondités de son instrument. Le pianiste déploie une délicatesse digitale resserrée, tandis que le violoniste étire son art comme un troubadour qui joue et chante en même temps. Weber reprend encore les codes de l’opposition thématique — masculin et féminin, rythmique et mélodique — tout en cherchant déjà à les dépasser par petites touches. Le deuxième mouvement, Adagio, approfondit l’intimité de la formation en duo. Le vibrato intense du violon absorbe toute l’expressivité du discours, tandis que le piano ponctue les harmonies de son toucher en pattes de rossignol. Le dialogue devient confidentiel. La musique trouve sa véritable dimension chambriste. Le Tempo di Menuetto déroule avec évidence le vocabulaire de la sonate classique, comme extrait d’un traité d’écriture idéale qu’aurait compilé le compositeur lui-même. Sous les doigts du pianiste, il fait ici la référence et la révérence aux gammes, aux arpèges et à leur potentiel de variation et d’adaptation à tous les contours de la forme. Dans le Rondo.Allegro, l’archet du violon semble s’échapper des cordes pour se prolonger vers le ciel, tandis que le pianiste adopte un jeu d’une économie assumée, dont l’efficacité repose sur la précision des oppositions de dynamique.

Trio pour piano, hautbois et violoncelle en sol mineur op. 63

L’alliage du hautbois de David Walter et du violoncelle de Frédéric Lagarde constitue le cœur original de l’écriture, l’un et l’autre instrument échangeant leur fragilité vocale et leur intensité expressive. Dans l’Allegro moderato, leurs timbres s’enrichissent encore en contraste au contact du piano de Nikita Mndoyants dans les grands unissons initiaux. Les traits de virtuosité se succèdent avec une implacable régularité. S’ils valent pour eux-mêmes chez Weber, ils finissent toujours par laisser émerger un déroulé thématique. Le violoncelle de Frédéric Lagarde semble attaquer les notes par le dessus afin de mieux rejoindre le timbre du hautbois. Le piano déploie un tapis doré et une voûte étoilée qui enveloppe ses instruments-partenaires. L’écriture est d’une redoutable virtuosité. Elle étire les doigts du pianiste, l’archet du violoncelle et l’embouchure à anche double du hautbois. Hautbois et violoncelle sont deux voix humaines soumises à l’ascèse de la grande vocalise. Le violoncelle laisse entendre la granularité de quelques coups d’archet particulièrement puissants, tandis que le hautbois de David Walter semble entouré d’une enveloppe de timbre supplémentaire, l’atmosphère d’un soleil. Le Scherzo. Allegro vivace percute autant qu’il charme, avec ses mélodies brèves qui se faufilent sans cesse d’un contraste à l’autre. Weber expose un vocabulaire encore très classique, mais qu’il parsème de trouvailles, notamment dans les rencontres de timbres. L’inspiration devient opératique et chorégraphique : une princesse virevolte avant de rejoindre sagement le quadrille de la salle de bal. L’écriture passe sans cesse de l’élan dramatique à la politesse du divertissement. L’Andante espressivo (La plainte du berger, texte de Goethe) repose sur un rythme iambique, au balancement naturel. Le piano demeure dans le grave et construit le socle harmonique. Le grand moment du violoncelle s’installe progressivement depuis cette profondeur, tandis que le hautbois lui oppose un contrepoint d’une grande tendresse, portée par la longueur de souffle, la précision de l’émission et l’homogénéité de la ligne. Le Finale. Allegro s’ouvre comme une grave péroraison pianistique avant de basculer rapidement vers une texture plus populaire. La note répétée devient un véritable procédé d’écriture, presque démonstratif, par lequel Weber relie la forme à l’entretien du son. Les thèmes et les climats se succèdent rapidement, entre empressement et détente, dans cette esthétique du contraste et de l’éclectisme. C’est peut-être là que réside la singularité de Weber. Sa poétique repose sur la surprise. Chaque séquence est une photographie, un petit concentré d’univers posé sur un papier glacé et qu’une énergie motrice traverse constamment. Le hautbois et le violoncelle s’y engagent pleinement, tandis que le piano demeure le cadre permanent, apte à faire face à l’inattendu. Telle est la conception restituée par l’interprétation des trois artistes.

Quatuor avec piano en si bémol majeur op. 8

Avec le quatuor, ce n’est pas seulement l’effectif qui s’élargit : c’est aussi la dimension temporelle de l’écriture, sa capacité de développement. L’Allegro moderato, révèle un grain particulier, porté par le niveau sonore de l’ensemble, généreux sans jamais perdre sa transparence. Devant le piano, le violoncelle, placé au centre, constitue le point d’équilibre de la formation. Le violon, installé à cour en raison de la latéralité de son interprète, et l’alto, à jardin, ouvrent l’éventail des timbres. Ce placement renouvelé semble bien pensé, notamment pour restituer la répartition intelligente et équilibrée des quatre parties de la partition. La vivacité thématique demeure une constante de Weber. Le piano de Pascal Gallet se déploie avec ferveur, comme placé au cœur même des cordes, leur cœur battant. L’altiste Pascale Guérin joue avec finesse et agilité, en limitant volontairement le vibrato. Le piano privilégie les enchaînements d’arpèges, notamment de septième, qui irriguent discrètement le discours. L’Adagio s’ouvre de manière originale : le violon de Pierre-Stephane Schmidlet expose seul le matériau avant que les autres cordes ne le rejoignent, puis, seulement, le piano. Cette entrée progressive crée un petit effet d’annonce dramatique. Le silence temporaire du piano constitue l’une des trouvailles de l’écriture. Esthétique de la surprise… Le legato du violon, semble naître de l’alliage serré entre la souplesse du geste et la sonorité, dans un rapport mimétique de l’interprète avec son instrument. Le Menuetto. Presto est bref, vif, caractérisé, fondé sur l’alternance de textures striées et lisses. Le compositeur y déploie un véritable florilège de son vocabulaire, toujours clair et lisible. Le Rondo. Allegro débute comme une fugue d’école, rapidement absorbée par le piano, ses arpèges et ses trémolos qui captent tout le ciel acoustique sur leur passage. Tout se calme et se tempère, se posant un nouvel élément thématique, plein de charme. Chez Weber, cette grâce reste un réflexe de politesse classique, une disposition volontaire au sourire. Les interprètes sont totalement engagés dans cette course-poursuite, tendue, haletante, virtuose, et prêts, en un clignement d’œil, à regagner sagement leur estrade au salon de musique. Le grand cahier d’écriture s’achève par la fugue – d’école -, cependant constamment harmonisée et adoucie par le piano, comme un dernier clin d’œil.

L’hommage ce soir, par le moyen de la musique de chambre, va chercher dans le noyau des œuvres, en particulier celles de jeunesse, la poétique de la diversité et de l’inattendu, propre au compositeur, sagement dissimulé par le vernis d’un sourire courtois.

 

Florence Lethurgez

Vendredi 31 juillet 2026 à 19 h 30

Weber, Sonate n° 1 pour violon et piano en fa majeur, Trio pour piano, hautbois et violoncelle opus 63 en sol mineur, Quatuor pour violon, alto, violoncelle et piano opus 18 en si bémol majeur

Violon : Pierre-Stephane Schmidlet
Alto : Pascale Guérin
Violoncelle : Frédéric Lagarde
Hautbois : David Walter
Piano : Pascal Gallet, Nikita Mndoyants

Le concert de clôture de cette première semaine des Nuits Pianistiques rend hommage à Carl Maria von Weber, dont 2026 marque le bicentenaire de la disparition. Compositeur charnière entre le classicisme et le romantisme, maître de chapelle à Dresde, Weber est connu pour son opéra spécifiquement allemand, Le Freischütz, mais sa musique de chambre révèle son art fait d’élan dramatique et surtout d’exigence d’écriture.

Le programme en offre un panorama à travers trois formations. La Sonate n° 1 pour violon et piano affirme déjà son langage, porté par le dialogue entre les deux instruments et une écriture pianistique virtuose et brillante. Le Trio pour piano, hautbois et violoncelle op. 63, avec son effectif rare, déploie une palette de couleurs raffinées. Enfin, le Quatuor avec piano op. 18 témoigne d’une conception nouvelle de la musique de chambre, où chaque instrument participe de manière égale au discours formel et à la richesse des textures.

Pour servir cette musique exigeante, le festival réunit plusieurs artistes qui sont tous des interprètes reconnus. Ensemble, ils font entendre la facture soignée d’une musique aux accents déjà romantiques.

Florence Lethurgez