Soirée musique de chambre en hommage à Weber: compte-rendu

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Vendredi 31 juillet 2026 à 19 h 30

Weber, Sonate n° 1 pour violon et piano en fa majeur, Trio pour piano, hautbois et violoncelle opus 63 en sol mineur, Quatuor pour violon, alto, violoncelle et piano opus 18 en si bémol majeur

Violon : Pierre-Stephane Schmidlet
Alto : Pascale Guérin
Violoncelle : Frédéric Lagarde
Hautbois : David Walter
Piano : Pascal Gallet, Nikita Mndoyants

Le concert de clôture de cette première semaine des Nuits Pianistiques rend hommage à Carl Maria von Weber, dont 2026 marque le bicentenaire de la disparition. Elle rend plus particulièrement hommage à sa musique de chambre. À travers une sonate, un trio et un quatuor, le programme révèle une écriture où la virtuosité des arpèges et des jeux contrapuntiques rencontre une élégance mélodique presque opératique. Portée par Pierre-Stéphane Schmidlet au violon, David Walter au hautbois, Pascale Guérin à l’alto, Frédéric Lagarde au violoncelle et les pianistes Nikita Mndoyants et Pascal Gallet, cette soirée explore toute la richesse du dialogue chambriste qui repose chez Weber sur une poétique de la surprise, faite de contrastes, de diversité et d’inattendu.

Sonate pour violon et piano n° 1 en fa majeur, op. 10

Dès le premier mouvement, Allegro, le charme classique s’impose. Le jeu perlé du pianiste Nikita Mndoyants répond à la chaleur du violoniste Pierre-Stephane Schmidlet. Le corps de ce dernier semble se courber à la fois sous le discours musical et sur les rotondités de son instrument. Le pianiste déploie une délicatesse digitale resserrée, tandis que le violoniste étire son art comme un troubadour qui joue et chante en même temps. Weber reprend encore les codes de l’opposition thématique — masculin et féminin, rythmique et mélodique — tout en cherchant déjà à les dépasser par petites touches. Le deuxième mouvement, Adagio, approfondit l’intimité de la formation en duo. Le vibrato intense du violon absorbe toute l’expressivité du discours, tandis que le piano ponctue les harmonies de son toucher en pattes de rossignol. Le dialogue devient confidentiel. La musique trouve sa véritable dimension chambriste. Le Tempo di Menuetto déroule avec évidence le vocabulaire de la sonate classique, comme extrait d’un traité d’écriture idéale qu’aurait compilé le compositeur lui-même. Sous les doigts du pianiste, il fait ici la référence et la révérence aux gammes, aux arpèges et à leur potentiel de variation et d’adaptation à tous les contours de la forme. Dans le Rondo.Allegro, l’archet du violon semble s’échapper des cordes pour se prolonger vers le ciel, tandis que le pianiste adopte un jeu d’une économie assumée, dont l’efficacité repose sur la précision des oppositions de dynamique.

Trio pour piano, hautbois et violoncelle en sol mineur op. 63

L’alliage du hautbois de David Walter et du violoncelle de Frédéric Lagarde constitue le cœur original de l’écriture, l’un et l’autre instrument échangeant leur fragilité vocale et leur intensité expressive. Dans l’Allegro moderato, leurs timbres s’enrichissent encore en contraste au contact du piano de Nikita Mndoyants dans les grands unissons initiaux. Les traits de virtuosité se succèdent avec une implacable régularité. S’ils valent pour eux-mêmes chez Weber, ils finissent toujours par laisser émerger un déroulé thématique. Le violoncelle de Frédéric Lagarde semble attaquer les notes par le dessus afin de mieux rejoindre le timbre du hautbois. Le piano déploie un tapis doré et une voûte étoilée qui enveloppe ses instruments-partenaires. L’écriture est d’une redoutable virtuosité. Elle étire les doigts du pianiste, l’archet du violoncelle et l’embouchure à anche double du hautbois. Hautbois et violoncelle sont deux voix humaines soumises à l’ascèse de la grande vocalise. Le violoncelle laisse entendre la granularité de quelques coups d’archet particulièrement puissants, tandis que le hautbois de David Walter semble entouré d’une enveloppe de timbre supplémentaire, l’atmosphère d’un soleil. Le Scherzo. Allegro vivace percute autant qu’il charme, avec ses mélodies brèves qui se faufilent sans cesse d’un contraste à l’autre. Weber expose un vocabulaire encore très classique, mais qu’il parsème de trouvailles, notamment dans les rencontres de timbres. L’inspiration devient opératique et chorégraphique : une princesse virevolte avant de rejoindre sagement le quadrille de la salle de bal. L’écriture passe sans cesse de l’élan dramatique à la politesse du divertissement. L’Andante espressivo (La plainte du berger, texte de Goethe) repose sur un rythme iambique, au balancement naturel. Le piano demeure dans le grave et construit le socle harmonique. Le grand moment du violoncelle s’installe progressivement depuis cette profondeur, tandis que le hautbois lui oppose un contrepoint d’une grande tendresse, portée par la longueur de souffle, la précision de l’émission et l’homogénéité de la ligne. Le Finale. Allegro s’ouvre comme une grave péroraison pianistique avant de basculer rapidement vers une texture plus populaire. La note répétée devient un véritable procédé d’écriture, presque démonstratif, par lequel Weber relie la forme à l’entretien du son. Les thèmes et les climats se succèdent rapidement, entre empressement et détente, dans cette esthétique du contraste et de l’éclectisme. C’est peut-être là que réside la singularité de Weber. Sa poétique repose sur la surprise. Chaque séquence est une photographie, un petit concentré d’univers posé sur un papier glacé et qu’une énergie motrice traverse constamment. Le hautbois et le violoncelle s’y engagent pleinement, tandis que le piano demeure le cadre permanent, apte à faire face à l’inattendu. Telle est la conception restituée par l’interprétation des trois artistes.

Quatuor avec piano en si bémol majeur op. 8

Avec le quatuor, ce n’est pas seulement l’effectif qui s’élargit : c’est aussi la dimension temporelle de l’écriture, sa capacité de développement. L’Allegro moderato, révèle un grain particulier, porté par le niveau sonore de l’ensemble, généreux sans jamais perdre sa transparence. Devant le piano, le violoncelle, placé au centre, constitue le point d’équilibre de la formation. Le violon, installé à cour en raison de la latéralité de son interprète, et l’alto, à jardin, ouvrent l’éventail des timbres. Ce placement renouvelé semble bien pensé, notamment pour restituer la répartition intelligente et équilibrée des quatre parties de la partition. La vivacité thématique demeure une constante de Weber. Le piano de Pascal Gallet se déploie avec ferveur, comme placé au cœur même des cordes, leur cœur battant. L’altiste Pascale Guérin joue avec finesse et agilité, en limitant volontairement le vibrato. Le piano privilégie les enchaînements d’arpèges, notamment de septième, qui irriguent discrètement le discours. L’Adagio s’ouvre de manière originale : le violon de Pierre-Stephane Schmidlet expose seul le matériau avant que les autres cordes ne le rejoignent, puis, seulement, le piano. Cette entrée progressive crée un petit effet d’annonce dramatique. Le silence temporaire du piano constitue l’une des trouvailles de l’écriture. Esthétique de la surprise… Le legato du violon, semble naître de l’alliage serré entre la souplesse du geste et la sonorité, dans un rapport mimétique de l’interprète avec son instrument. Le Menuetto. Presto est bref, vif, caractérisé, fondé sur l’alternance de textures striées et lisses. Le compositeur y déploie un véritable florilège de son vocabulaire, toujours clair et lisible. Le Rondo. Allegro débute comme une fugue d’école, rapidement absorbée par le piano, ses arpèges et ses trémolos qui captent tout le ciel acoustique sur leur passage. Tout se calme et se tempère, se posant un nouvel élément thématique, plein de charme. Chez Weber, cette grâce reste un réflexe de politesse classique, une disposition volontaire au sourire. Les interprètes sont totalement engagés dans cette course-poursuite, tendue, haletante, virtuose, et prêts, en un clignement d’œil, à regagner sagement leur estrade au salon de musique. Le grand cahier d’écriture s’achève par la fugue – d’école -, cependant constamment harmonisée et adoucie par le piano, comme un dernier clin d’œil.

L’hommage ce soir, par le moyen de la musique de chambre, va chercher dans le noyau des œuvres, en particulier celles de jeunesse, la poétique de la diversité et de l’inattendu, propre au compositeur, sagement dissimulé par le vernis d’un sourire courtois.

 

Florence Lethurgez