Nicolas Boudoncle au piano

Deuxième volet du Festival des Nuits pianistiques d’Aix-en-Provence 2021

Mardi 27 juillet 2021 : 20 h 30
Récital de piano
Schubert, Sonate D.784 en la mineur
Liszt, Après une lecture de Dante
Entracte
Schumann, Études symphoniques opus 13

Nicolas Bourdoncle : piano

Le deuxième volet du Festival des Nuits pianistiques d’Aix-en-Provence 2021, suite à quatre sessions de concerts en plein air au château du Grand Callamand, retrouve le bel écrin de l’auditorium Campra, au Conservatoire Darius Milhaud, pour être à proximité des stagiaires de l’Académie et du public aixois. Honneur au piano romantique, avec un récital du jeune pianiste Nicolas Bourdoncle (Schubert, Liszt, Schumann).

La musique parle ce soir, après les formalités d’entrées alourdies par le contexte sanitaire. Dans la fraicheur acoustique de l’auditorium Campra, le piano s’exprime sous les doigts de Nicolas Bourdoncle. Le programme que réunit ce jeune interprète, déjà rompu aux récitals en France comme à l’étranger, est puissant et cohérent. Il réunit trois œuvres de grande architecture, qui demandent à l’interprète d’extraire du piano son potentiel soliste, chambriste et symphoniste, au cours d’une progression soignée de l’espace acoustique et compositionnel. Le drame est omniprésent, de manière sous-jacente ou explosive, la tonalité mineure dominante, depuis Schubert et Schumann, en passant par Liszt.

La Sonate en La mineur, D.784, opus 143, de Schubert, quatorzième sonate sur vingt et une, ouvre le récital. Elle est composée en 1823, une période qui marque une évolution du classicisme au romantisme, dans la production du compositeur. Œuvre contrastée, entre désespoir et espérance, douceur et violence, accablement et révolte, elle permet à l’interprète d’ouvrir l’espace émotionnel, alors qu’elle est de dimension relativement modeste. Elle ne comporte que trois mouvements au lieu des quatre habituellement requis – sans le menuet ou le scherzo – et dure une vingtaine de minutes. Elle exprime l’angoisse d’un jeune homme de vingt-six ans, qui se sait atteint par une grave maladie. La concision dans l’expression, la dynamique et le phrasé, de cette palette d’émotions, constitue un véritable défi pour l’interprète. Les silences, comme chez Beethoven, font partie intégrante de la musique.

La musique est également lestée de silences éloquents, dans la deuxième œuvre proposée par Nicolas Bourdoncle : Après une lecture de Dante : fantasia quasi una sonata, de Liszt. La pièce, composée en 1837, est d’un seul tenant mais reste attachée à l’esprit de la sonate. Elle atteint, progressivement, une véritable dimension orchestrale et symphonique. Le XIXe siècle est hanté par la quête de l’union de la musique et de la littérature et invente de nouvelles formes hybrides, telles que la romance sans parole, ou encore le poème symphonique. Ici, le compositeur choisit d’exprimer les pensées et les émotions ressenties depuis l’acte intime de sa lecture de La Divine Comédie de Dante, et reprend ce titre à un poème de Victor Hugo. L’œuvre est donc sous-tendue par une tension entre l’intériorité et l’extériorité de l’interprétation, à la fois littéraire et musicale. C’est à cet autre type de défi, en plus de son extraordinaire virtuosité, qu’est soumis l’interprète. L’esprit de la sonate, avec ses thèmes contrastés, fait écho à l’enfer et au paradis, aux mondes matériel et spirituel. L’œuvre fait partie du deuxième recueil des Années de pèlerinage, Italie et dissocie déjà, chez Liszt, salon mondain et retrait du monde. Comme la pièce jouée précédemment, elle dure une vingtaine de minutes. Le compositeur hongrois est alors âgé de 26 ans, tout comme Schubert. Cette œuvre constitue une étape vers sa longue et monumentale Sonate en si. Les contrastes, déjà soulignés dans la sonate de Schubert, y sont exacerbés, car le propos de Liszt est collectif et universel. Il est de l’ordre de la quête, de l’ascèse mystique, par la musique et le déploiement de l’écriture pianistique.

Suite à l’entracte, ce déploiement se poursuit par le deuxième volet du récital : les Études symphoniques en do dièse mineur, opus 13, de Schumann. Elles sont écrites trois ans avant l’œuvre de Liszt, en 1834, mais publiée pour la première fois la même année, en 1837. Ces deux œuvres seront remaniées et connaîtront plusieurs versions ainsi qu’un long parcours avant d’atteindre leur état définitif d’édition. Derrière sa dénomination d’Études, qui renvoie également à l’ascèse du travail instrumental, l’œuvre emprunte à la forme monumentale du thème et variations. Cette solution formelle permet à Schumann de cheminer des ténèbres jusqu’à la lumière, et au pianiste de s’exercer à résoudre les difficultés techniques, diverses et variées, de la partition, de l’entrée en matière funèbre jusqu’au final triomphal. Une même pulsation, fondamentale, traverse ces pages contrastées. L’interprète doit réussir à faire avancer le temps de manière sensible et précise, sous une forme d’errance contrôlée.

Le bis, généreux, offert au public par Nicolas Bourdoncle, vient clore le programme avec une évidente continuité. La Première ballade de Chopin, en do mineur, est également une œuvre faite de contrastes et de tensions, de retenue et d’explosion.

Nicolas Bourdoncle nous fait toucher la chair vivante du piano, écouter ses sonorités à peine murmurées comme les plus amples, dans un programme traversé par un flot continu d’émotions.

Florence Lethurgez
Musicologue

Auditorium Campra du conservatoire Darius Milhaud : 380 avenue Mozart, 13100 Aix-en-Provence