Concert du premier juin 2026 : Beethoven, Schumann, Chopin, la musique romantique au service du lien et du vivant

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Il y avait un lien profondément serré entre musique et soin dans ce concert organisé par Les nuits pianistiques au profit du service d’oncologie de l’Hôpital d’Aix-en-Provence. Les trois œuvres programmées étaient traversées par une même tension entre vacillement et dépassement, fragilité et lucidité, en écho à l’opération Juin Vert, en faveur de la sensibilisation au dépistage du cancer de l’utérus. Pour cette première collaboration entre les Nuits Pianistiques et l’hôpital d’Aix-en-Provence, l’orchestre symphonique de San Remo, dirigé par Gudni Emilsson, accompagnait les pianistes Inya Cutova et Gianluca Luisi dans un programme où Beethoven, portail colossal, ouvrait la voie à Schumann et à Chopin.

Dès les premières mesures de l’Ouverture de Coriolan, Beethoven impose sa grande dimension, dans l’héroïsme comme dans l’abandon. Sous la baguette de Gudni Emilsson, l’œuvre est dense mais jamais pesante. Le chef islandais la met en mouvement avec une gestique à la fois géométrique, nerveuse et inspirée. Les grands cercles qu’il dessine dans l’espace hissent la matière sonore vers les sommets mais sans en perdre le grain texturé. Les silences en font partie, absorbant l’énergie irrésistible de la partition. Les pupitres trouvent leur équilibre dans l’acoustique exacte de l’Auditorium Campra du Conservatoire Darius Milhaud. Petite et grande harmonies dialoguent et apportent transparence et relief au quatuor des cordes. L’œuvre accomplit son office : elle se donne comme un concentré d’opéra où les thèmes masculin et féminin rêvent de leur destin.

 

 

Avec le Concerto en la mineur de Schumann, la jeune pianiste roumaine Inya Cutova exprime une personnalité déjà affirmée. Le premier mouvement se caractérise par sa lisibilité et son énergie, sa sève montante irriguant l’ensemble du discours. Des épisodes, extatiques, s’entrelacent à la clarinette solo, tandis que l’ensemble, piano et orchestre, sonne comme un choral doré. La conduite de la phrase relève d’une délicatesse presque baroque, évoquant parfois l’écriture libre des Fantaisies de Carl Philipp Emanuel Bach. Mais la cadence restitue le sens de la construction et de la solidité architecturale du père, Jean Sébastien Bach. Dans l’Intermezzo, le toucher effleure le clavier, pattes d’hirondelle venant à peine se poser sur un fil. Les violoncelles chantent et vibrent tandis que la musique entre en méditation. Emilsson, selon une conception cohérente d’un opus à l’autre, fait affleurer à la fois réminiscences des carrures beethovéniennes et préfigurations des textures mahlériennes. Le piano reste conducteur, comme posé à la cime de l’orchestre. Dans l’enchaînement vers le mouvement final les vents forment une couronne sonore. Plus loin, un départ de fugue surgit comme un départ de feu. La tension rythmique, portée par la digitalité virtuose de la jeune pianiste, explose à l’issue d’un crescendo généreux et fervent.

 

 

Le Premier Concerto de Chopin permet ensuite à Gianluca Luisi de déployer un art plus lyrique et intériorisé. Le pianiste italien se montre en fusion permanente avec l’orchestre, comme s’il s’abreuvait à la baguette de sourcier du chef. Son jeu, patiné et cantabile, respire la langue de Chopin tandis que sa main en respecte l’inclinaison des phalanges. Le Larghetto est finement texturé, tout en legato et cantando, prenant une lumière de neige dorée. Il se déploie comme un nocturne augmenté par l’orchestre, une nuit sacrée où le basson chante comme un rossignol sur les branchages moelleux des cordes. Le finale retrouve l’élan d’une danse de salon, à la viennoise, entre pianissimi poudrés, petites notes répétées et accents inattendus.

En bis, la Première Ballade de Chopin que donne le pianiste italien reste dans la tonalité du chant élégiaque et puissant, avec ses graves profonds et son lyrisme souverain, tel un véritable concentré de la soirée.

Au-delà de sa qualité musicale, entre tragédie et poésie, ce concert aura montré comment le plus immatériel de tous les arts peut se mettre au service d’une cause concrète, celle du soin apporté au corps, entre science et dévouement.

Florence Lethurgez