Deuxième soirée du Festival Les Nuits pianistiques : le Trio Forte Qazac

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29 juillet, 19h30, Auditorium Campra, Conservatoire Darius Milhaud

Après la soirée d’ouverture consacrée au grand répertoire pour piano seul, les Nuits pianistiques se tournent vers la convivialité intime de la musique de chambre, avec le Trio Forte Qazac, composé du violoniste Maxat Jussupov, du violoncelliste Murat Narbekov et du pianiste Timur Urmancheyev.

Le programme réunit deux sommets du romantisme russe. L’imposant Trio op. 50 de Tchaïkovski, en première partie de spectacle, À la mémoire d’un grand artiste, le pianiste Nikolaï Rubinstein, son ami proche, directeur du Conservatoire de Moscou. L’œuvre est une vaste fresque où un thème initial irrigue un cycle de variations jusqu’à une conclusion bouleversante, un dernier souffle. Rarement entendu, le Premier Trio d’Anton Arenski, maître de Rachmaninov, est son œuvre la plus connue. Il y déploie une écriture fluide, lyrique et concertante. Mais derrière son élégance et sa lisibilité se devine une musique de la confidence, entre lumière et mélancolie.

Le concert s’ouvre avec le Trio op. 50 de Tchaïkovski. Dès les premières mesures, l’intensité s’impose, dans une œuvre qui semble avoir toujours déjà commencé. Fiévreuse, elle relie les trois musiciens par un même fil ardent. Les deux instrumentistes à corde s’abreuvent du regard au piano avant de repartir dans leur propre monde intérieur. La subtilité des alliages entre les cordes et des fusions de timbre révèle toute l’irremplaçable richesse des formations constituées. Après l’élan du premier thème, le second apparaît comme s’il était recouvert du voile d’Isis. Quelques frottements harmoniques viennent troubler la ligne mélodique, expression contenue d’une souffrance annoncée. Le pianiste, depuis ses grandes mains, comme élastiques, déploie les larges plages sonores où s’installe la partition. Il soutient les réitérations constitutives de l’œuvre, ces cellules qui se donnent comme des approfondissements successifs. La forme avance par grandes vagues, par culminations successives. Les longues tenues graves du violoncelle creusent l’espace sonore, tandis que l’archet du violon atteint sa pointe extrême, recueillant la poudre du son autant que son soupir. La réitération, si caractéristique de l’œuvre, semble vouloir rendre l’urgence supportable. Tantôt à pas feutrés, tantôt dans l’épanchement, les cellules thématiques se métamorphosent au contact des timbres et des textures. Quand le violon retrouve une sonorité ronde, la musique semble enfin respirer dans une lumière nouvelle.

Le Tema con variazioni s’étire dans un long recueillement. Le thème apparaît dans une ligne cantabile qui rappelle l’héritage vocal de l’opéra russe. Il se déploie avec ses symétries, accompagné par les corolles sonores du piano. Chaque variation révèle une nouvelle élégance d’écriture. Les fusées de gammes du piano scandent le discours, martial et obsessionnel. Puis soudain, la musique bascule dans une écriture fuguée : les cordes entrent dans un travail de construction, avec leurs tâtonnements, leurs réponses, leurs grandes perspectives ouvertes sur l’horizon. Une apothéose de la gamme finit par absorber la fugue. Une variation lente expose un violon d’une déchirante expressivité. Une autre célèbre l’arpège et sa récurrence hypnotique à la partie de piano. Dans son registre grave, le violoncelle semble être en prise directe avec la caisse de résonance de l’instrument, comme si l’archet en révélait le bois même. Les dernières variations vont de l’humeur faussement festive jusqu’à l’arrachement de la marche funèbre. La musique tricote avec des aiguilles d’or et de plomb. La répétition devient désormais un geste de poursuite, une chevauchée fantastique qui chute dans le gouffre de l’absence absolue.

Le Premier Trio d’Arenski s’ouvre sur la fraîcheur et la trouvaille mélodique du premier thème de l’Allegro moderato. Les thèmes s’engendrent les uns les autres et portent une énergie croissante de laquelle s’échappent les grandes envolées du violon. Il sonne comme une comète suivie de sa longue traine lyrique. Les instrumentistes travaillent les thèmes comme des miroitements d’eau différente. Les timbres permutent, chaque reflet engendrant un autre reflet.

Le Scherzo. Allegro molto repose sur des modes de jeu incandescent, d’une pétillance atmosphérique. Harmoniques, pizzicati, archets bondissants : tout participe au jaillissement de la lumière. Suit une séquence dansante, faussement lourde, s’appuyant sur les degrés principaux de la tonalité avant un retour encore plus facétieux.

Le troisième mouvement, Elegia. Adagio, est une plainte suspendue. La complainte du violon vibre de toute son âme déchirée, avec un dosage subtil du vibrato et des modulations de matière dans les sauts d’octave. La tension s’apaise sur un tapis de mousse tandis que jaillit la fontaine du piano. Le violon prend alors sa lame la plus fine et surgit de cette eau sonore telle la Dame du Lac. Le da capo revient sur le thème déchirant, encore plus étiré, dans un alliage d’une grande subtilité où le violoncelle semble dominer fugacement le violon.

Le finale surgit dans une accélération rythmique portée par une remarquable habileté d’archet. Les cordes semblent frotter du silex pour en faire jaillir un feu originel. Puis l’on se trouve dans une grotte de cristal, avec les sonorités suraiguës du piano et leur lumière glacée. La musique part du centre de la terre pour atteindre les étoiles. Le thème du premier mouvement se réaffirme de manière souveraine. La forme cyclique referme le cercle. La ronde du temps fait du commencement et de la fin un même grand moment de musique.

Ce soir, le Trio Forte Qazac fait entendre deux manières de traverser les eaux profondes de la musique romantique. Les artistes habitent avec toute leur âme musicienne les codes étendus de la forme sonate. Chez Tchaïkovski, la musique porte la mémoire, la blessure, une tension qui revient et cherche une issue. Chez Arenski, elle retrouve l’élan, la fraîcheur, la lumière d’un monde ouvert sur un horizon. Mais dans les deux œuvres, les interprètes trouvent une même respiration entre les voix, une sonorité naissant de l’écoute mutuelle. Les timbres ne s’ajoutent pas mais s’allient de manière ardente ou subtile. La musique avance de l’obsession vers la clarté, tenant entre les cordes des instrumentistes le secret de son origine.

Florence Lethurgez