Jean Ferrandis & Emmanuel Rossfelder : timbres croisés flûte-guitare

Pour inaugurer sa deuxième semaine, le Festival Les Nuits pianistiques d’Aix-en-Provence, change de timbre, de genre, d’histoire et de territoire. Place à l’exploration, à la découverte, aux arrangements et au théâtre musical, sous la double guidance des mains (comme des lèvres) libres et virtuoses de deux interprètes aussi engagés dans la scène vivante que Jean Ferrandis (flûte) et Emmanuel Rossfelder (guitare).
Tout d’abord, place à une alliance instrumentale rarement rencontrée, entre deux instruments tenus au plus près du corps, deux instruments au grain le plus subtil, qui s’emparent de l’acoustique de l’Auditorium Campra comme un salon soyeux ou une place publique, selon les œuvres sélectionnées. La salle devient un théâtre, avec ses figurants (deux jeunes régisseurs très à l’écoute des changements de pupitre), ses personnages principaux, munis de leurs instruments, haut-parleurs subtils ou buissonniers, que les solistes tiennent bien fermement entre leurs mains. Tout est orchestré pour construire une dramaturgie de l’écoute, selon les codes de l’opéra-comique, dans le lyrisme épanoui comme dans la densité discrète du seul en scène.
Au programme, un voyage dans le temps et l’espace, du savant et du populaire, du dialogue et du monologue, soit un parcours exploratoire sensoriel et sensible dans un répertoire agrandi, du baroque tardif au Tango du 20e siècle ; répertoire à forte dimension évocatrice : Piazzolla, Tárrega, C.P.E. Bach, Ibert et Bizet/Borne, mettant à l’honneur la nouveauté, le « guitarisme », la fantaisie galante, la France charmante, l’appropriation spectaculaire de l’opéra Carmen !
Jean Ferrandis, flûtiste au souffle ample et façonné, déploie ses lignes préclassiques et ses modes de jeu : vibrato contrôlé, flatterzunge, ornementations baroques, sonorité jazzy. La flûte propose une ligne au timbre nuancé, à la dynamique étendue, au phrasé collé à la parole, du détimbré à l’appel des forces du spectacle.
À ses côtés, Emmanuel Rossfelder agrandit également son instrument. La guitare se fait orchestre, instrument à percussion, basse continue, fil méditatif intérieur. Le soliste utilise tout le potentiel de son instrument : harmoniques, arpèges miniatures, trémolos millimétrés, etc. et tout le potentiel de sa faconde, avec quelques effets ajoutés (extrait célèbre chanté, mouvements du corps, interpellations du flûtiste ou du public, etc.).
Cela n’obère pas la dimension proprement musicale du spectacle, car les deux solistes sont des virtuoses chevronnés, qui ne perdent pas de vue l’idéal de justesse dans l’interprétation. Dans leurs rôles, ils dialoguent de très près, de manière à se répondre, tant sur le plan mélodique, rythmique et expressif, au cœur d’une dense polyphonie. La texture attendue de la mélodie accompagnée se dissout dans l’oscillation rapide du souffle, des répliques et autres éléments plus discrets.
La trilogie de Piazzolla (L’histoire du tango) est un récit musical en trois volets contrastés, trois moments-clé, avec leurs ruptures successives. Dans Bordel 1900, la guitare est percussive, la flûte lascive ; dans Café 1930, advient l’intimité d’un moment suspendu ; Night-Club 1960 s’impose, en proximité avec le jazz, à l’amplification moderniste.
Rossfelder seul, avec Tárrega, montre les aménités de la guitare romantique, tandis que Ferrandis seul, avec C.P.E. Bach, révèle la plasticité du style dit « sensible », chez l’un des fils du grand Bach : ruptures formelles, dynamiques intérieures, ornementations inventives, soit une musique à chant et champs ouverts.
Ils se réunissent en fin de programme dans la Carmen Fantaisie de François Borne, qui montre la richesse lyrique et texturale de l’opéra d’origine : phrasés, variations, leitmotive, etc. Ce travail au plus près de la partition permet d’entendre autrement les thèmes célèbres – Habanera, Toreador, Remparts de Séville –, et d’en relever la puissance lyrique et orchestrale.
Les bis, de Schubert à Villa-Lobos, récapitulent avec générosité le parcours du concert, de l’intime (effacement du geste dans l’écoute pure) au spectaculaire (théâtre du souffle et du tremolo, espace d’exploration sonore, mise en scène de la complicité chambriste).
Florence Lethurgez
