Frédéric Aguessy : pianiste de l’invisible

La programmation, toujours soignée et pertinente de Frédéric Aguessy, artiste discret mais essentiel du piano français, ouvre un triptyque de compositeurs-pianistes : Beethoven, Schubert et Chopin. Le concert se donne comme un cheminement sensible, rigoureux et profond, à l’intérieur d’un temple intérieur parfaitement architecturé. Chez Frédéric Aguessy, artisan du sensible, l’exactitude du toucher, la précision de la dynamique et l’intelligence de la forme sont réunis dans un récital à la croisée du classicisme et du romantisme.
La Sonate n°14 en do dièse mineur, dite Clair de lune, de Beethoven, installe, dans son premier mouvement, un climat, une conscience, une liberté intérieure, jouée et entendue comme une première fois. Elle est une clé d’ivoire et d’ébène énigmatique et sereine. Le chant et ses arpèges semblent dérouler une psalmodie, entre lumière et ombre. La posture du pianiste, sobre et concentrée, accompagne cette entrée dans le son avec une gestuelle minimale et une précision architecturale. Le deuxième mouvement, plus caractérisé, révèle la capacité du pianiste à entrer dans la faille du temps et du son. Il extrait d’un tissu dense son potentiel lumineux par sa maîtrise des dynamiques intermédiaires. Le Prestissimo final sans virtuosité tapageuse, est un galop intérieur, une énergie équestre contrôlée. Les traits arpégés reposent sur un poignet d’une souplesse remarquable. La coda s’achève sur une aura cristalline et évanescente, mais toujours structurée.
Avec la Sonate en sol majeur D.894 de Schubert, Aguessy devient orfèvre du temps, à l’écoulement parfait. La forme longue, la répétition hypnotique, est à la fois expression et forme sous ses doigts : élaboration plastique des silences et des thèmes, respirations chorégraphiques des transitions. Chaque petite incise, chaque note obsessionnelle, semble trouver son juste poids poétique. Le pianiste déroule ainsi un métier à tisser du cristal, avec un regard toujours exactement posé entre l’espace qui sépare et réunit ses deux mains. Si le premier mouvement est un espace de résonance mentale, un palais de mémoire, le second mouvement, fait coexister orage et chant. L’émotion y est intérieure, contenue dans un aigu de nacre. Les mouvements suivants, d’une grande variété de textures et de plans sonores, atteignent une dimension orchestrale.
En seconde partie, le récital explore l’univers de Chopin, avec une suite de pièces — Nocturne, Études, Préludes, Valses et Ballade — conçue également comme un chemin intérieur. Le pianiste dévoile son art du phrasé et du toucher, les minuscules rebonds des pulpes de ses doigts, art porté par un doigté choisi avec un soin extrême. Aguessy semble vouloir effacer la dimension visuelle du concert. N’effectuant que des gestes essentiels, il se recentre sur l’écoute pure. Il révèle encore sa maîtrise de la résonance et du legato, par l’effleurement millimétré et poétique du clavier. La musique se fait sanctuaire, architecture gothique, dentelée et lumineuse. La Ballade n°4 est le climax du récital. L’œuvre se donne comme une avancée inexorable, claire dans ses étapes, retenue parfois jusqu’au bord du silence. Le pianiste laisse surgir de nouveaux chants intérieurs, naissant avec l’aube d’un premier matin.
Florence Lethurgez
