Un Trio « sur les braises » : Beethoven et Dvořák selon Véronique Marin, Nikita Mndoyants et Pierre Stéphane Schmidlet

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La rencontre entre trois artistes de notre Académie autour de deux pièces du répertoire pour trio cordes et piano — le Trio des Esprits de Beethoven et le Dumky de Dvořák – produit une solution, au sens alchimique plus que mathématique, d’un dense et pur métal. La disposition des instrumentistes relève déjà d’une mise en onde originale, le violoniste se tenant dans le creux du piano, la violoncelliste face au public. Ainsi rien des sonorités comme des gestes n’échappe à l’écoute et au regard, du public comme des musiciens.

Le trio se fait triangle-rectangle, forme géométrique devenue sensible et expressive, matière vivante, par le jeu musicien des structures et des textures, marquées, opposées, articulées des deux partitions. Chaque point du triangle conjugue sa manière propre de faire de la musique, de la faire jaillir de son instrument, avec le soin premier, en musique de chambre, de l’adapter aux proportions favorables de l’ensemble, de faire corps et cœur uniques.

Véronique Marin offre au violoncelle toute la puissance du geste naturel, dans ses prolongements et inflexions les plus chantantes. Le vibrato se tient en retrait, de manière à rendre homogène et lisible l’étendue de l’instrument, à passer souplement d’un registre à l’autre, sans rien perdre de la rondeur du timbre jusqu’aux extrémités. Nikita Mndoyants, héritier de la rigueur russe, se tient au piano comme un centre de gravité, un fil à plomb, une force discrète mais permanente. Le flux digital et le pianisme perlé de l’artiste permettent d’écouter « à neuf », comme si c’était la première fois, les deux partitions. La main, en forme de dôme, semble immobile, alors que tout un monde s’éveille sous ses doigts, s’enrobe de la résonance inattendue des seules cordes sympathiques, comme une rémanence immédiate de l’impact sur les touches. Le jeu de Pierre Stéphane Schmidlet, tenant son violon comme une grande oreille, oscille entre sobriété analytique et chant de l’âme. En complémentarité étroite avec la violoncelliste, il faufile son timbre mat, pénétrant ou moiré dans la texture, travaillant l’archet avec finesse depuis sa zone centrale.

Le Trio des Esprits de Beethoven relève de l’épure. Son célèbre mouvement lent, fil d’argent suspendu et glacé, donne froid dans le dos. Les accords du piano vibrent depuis les limbes, les cordes chantent comme des voix d’outre-nuit. Les musiciens construisent une architecture de silence entre les notes jusqu’à l’effusion retenue du dernier mouvement, tel un jeu de dominos expressif, une “mécanique céleste” guidée par leur commune pulsation intérieure.

Les six parties du Dumky de Dvořák sont autant de petits mondes affectifs, de temps suspendus, explorés avec tendresse et précision. Chaque dumka joue sur la séparation et la consolation. Véronique Marin relie la plainte au souffle populaire, Pierre Stéphane Schmidlet propulse ses lignes aériennes, tandis que Nikita Mndoyants assure le sol moussu de l’harmonie. La partition, parfois étrange, explore des modes de jeu, des sons venus d’ailleurs, peut-être des limbes du Trio des Esprits, ou du grand jardin sonore qu’est l’Auditorium Campra.

La musique de chambre trouve son acuité première : art de l’écoute et de l’échange. Elle se joue, comme le dit au public Véronique Marin, « sur les braises ».

Florence Lethurgez