Musique dans la rue 2025 : soirée du 23 août dans la cour de Catherine de Sienne
La collaboration depuis 12 ans du Festival Les Nuits Pianistiques d’Aix-en-Provence avec le Festival Musique dans la rue se déploie du 23 au 26 août dans l’écrin de la cour de Sainte-Catherine de Sienne, établissement scolaire inscrit au Patrimoine, actuellement en restauration. Chaque soirée se compose de trois concerts différents, auréolés d’une lumière changeante à 18h30, 20h et 21h30. Un espace sonore en plein air, mais bien abrité, accueille en entrée libre ,chaque soir, un nouveau triptyque. Ces concerts successifs, contrastés et complémentaires, interrogent chacun à leur manière le rapport du piano à l’espace et au temps, à la tradition et à la modernité.
Concert 1 : Le piano et le saxophone : du cinéma au jazz symphonique

Ce premier concert associe le pianiste français, fondateur des Nuits pianistiques, Michel Bourdoncle au piano et Karendra Devroop, saxophoniste sud-africain d’origine indienne. Un programme entre musique de film et jazz symphonique, où l’Escapade de John Williams, tirée de la bande-son du film Catch me if you can, apporte l’énergie sonore et visuelle de ses bouquets de syncopes, de ses échanges fragmentés entre les deux protagonistes et de son langage parfois proche du free jazz, comme une atmosphère, un climat, une aura sonore.
Les deux musiciens sont comme deux acteurs, ou deux réalisateurs, mimant musicalement leurs répliques incandescentes, leurs dialogues ciselés, leur imaginaire symphonique, entre soli et tutti, travaillant au montage cinématographique de leurs partitions. Le groove se fait balancement entre âpre pureté et lyrisme retenu, mélancolie errante et transe des ostinatos. Musique ! On tourne…
En miroir solitaire, moins dans l’errance que dans la promenade, la Rhapsody in Blue de Gershwin, confiée au seul piano de Michel Bourdoncle, dessine un décor grandeur nature, mêlant swing et langage classique. Le propre de la rhapsodie est de faire passer l’écriture précise et l’interprétation virtuose pour de l’improvisation libre, dont les transitions – contrastes de tempi et d’épisodes – reposent sur la diversité du toucher. Les trilles grondent, les riffs sont lancés comme des éclats de cuivre, le chromatisme devient enveloppant, la mélodie chante son bonheur, les tempi se confrontent, l’ensemble se donnant dans un flux continu : le souffle d’un grand récit urbain.
Concert 2 – Piano et saxophone : le Tango Nuevo ou la danse réinventée

À 20h, le relais est pris par Philippe Gueit, musicien complet (pianiste, organiste, pédagogue, homme de radio), qui s’ancre dans la pulsation du saxophoniste, pour continuer le voyage, en Argentine cette fois, au cœur du Tango Nuevo. Piazzolla domine le programme, dont les différentes pièces structurent la progression dramatique de la soirée (dont Oblivion, Invierno).
La mélodie du saxophone se fait souple, coulante, sinueuse, charnue, souvent proche de la voix humaine, les frontières de sa partie étant contenues, retenues, par la pulsation carrée du piano. La musique, chorégraphique et enracinée dans la tradition populaire, est à la fois plus structurée et plus linéaire que celle du jazz symphonique du concert précédent. Balancements réguliers et accents martelés d’un Étude pour saxophone résonnent comme un laboratoire d’écriture, multipliant attaques et ruptures. El Viaje, glisse sur des modulations abruptes ou soyeuses. Enfin, le célèbre Libertango vient rappeler aux auditeurs sa dimension incantatoire : spirale de répétitions, échanges de rôles entre piano et saxophone, jusqu’à une transe jubilatoire. Un Ave Maria méditatif, composé par Gueit, achève le programme sur une note spirituelle, comme pour « calmer le jeu », au sens figuré et littéral.
Concert 3 – Le pianiste Vasco Dantas : l’art du récital éclectique

À 21h30, le jeune pianiste portugais Vasco Dantas compose un récital qui traverse deux siècles de musique, de Bach à Prokofiev, en passant par Beethoven, Schumann, Chopin, Liszt, Satie et Debussy. L’ordre chronologique est préservé, tel un fil conducteur, un fil d’Ariane, rendant hommage à la poétique du piano, à ses potentialités infinies.
Une fugue de Bach (extraite de L’Art de la fugue), ramassée et décidée, ouvre le concert dans une rigueur contrapuntique presque organistique. Vient ensuite la Sonate au Clair de lune de Beethoven, interprétée avec retenue et sens du phrasé, entre coussin de légèreté et prestissimo final électrisé. Schumann déploie l’esprit du lied, en apesanteur, tandis que Chopin (Polonaise héroïque) mêle précision martiale et lyrisme subjectif. Liszt (Rêve d’amour) apporte sa respiration intérieure et son art du silence. Le programme s’achemine lentement vers la modernité : Satie avec sa Gymnopédie occulte se love dans le Clair de lune de Debussy, corole en apesanteur. Enfin, Prokofiev fait retentir sa fulgurance, avec son dramatisme violent, exprimé par un son supersonique.
Ces trois concerts forment un triptyque dramaturgique, dialogique, dont le piano est le centre, entre fragmentation, chorégraphie et mémoire.
Florence Lethurgez
