La collaboration depuis 12 ans du Festival Les Nuits Pianistiques d’Aix-en-Provence avec le Festival Musique dans la rue se déploie du 23 au 26 août dans l’écrin de la cour de Sainte-Catherine de Sienne, établissement scolaire inscrit au Patrimoine, actuellement en restauration. Chaque soirée se compose de trois concerts différents, auréolés d’une lumière changeante à 18h30, 20h et 21h30. Un espace sonore en plein air, mais bien abrité, accueille en entrée libre ,chaque soir, un nouveau triptyque. Ces concerts successifs, contrastés et complémentaires, interrogent chacun à leur manière le rapport du piano à l’espace et au temps, à la tradition et à la modernité.
Concert 1 : Le piano et le saxophone : du cinéma au jazz symphonique

Ce premier concert associe le pianiste français, fondateur des Nuits pianistiques, Michel Bourdoncle au piano et Karendra Devroop, saxophoniste sud-africain d’origine indienne. Un programme entre musique de film et jazz symphonique, où l’Escapade de John Williams, tirée de la bande-son du film Catch me if you can, apporte l’énergie sonore et visuelle de ses bouquets de syncopes, de ses échanges fragmentés entre les deux protagonistes et de son langage parfois proche du free jazz, comme une atmosphère, un climat, une aura sonore.
Les deux musiciens sont comme deux acteurs, ou deux réalisateurs, mimant musicalement leurs répliques incandescentes, leurs dialogues ciselés, leur imaginaire symphonique, entre soli et tutti, travaillant au montage cinématographique de leurs partitions. Le groove se fait balancement entre âpre pureté et lyrisme retenu, mélancolie errante et transe des ostinatos. Musique ! On tourne…
En miroir solitaire, moins dans l’errance que dans la promenade, la Rhapsody in Blue de Gershwin, confiée au seul piano de Michel Bourdoncle, dessine un décor grandeur nature, mêlant swing et langage classique. Le propre de la rhapsodie est de faire passer l’écriture précise et l’interprétation virtuose pour de l’improvisation libre, dont les transitions – contrastes de tempi et d’épisodes – reposent sur la diversité du toucher. Les trilles grondent, les riffs sont lancés comme des éclats de cuivre, le chromatisme devient enveloppant, la mélodie chante son bonheur, les tempi se confrontent, l’ensemble se donnant dans un flux continu : le souffle d’un grand récit urbain.
Concert 2 – Piano et saxophone : le Tango Nuevo ou la danse réinventée

À 20h, le relais est pris par Philippe Gueit, musicien complet (pianiste, organiste, pédagogue, homme de radio), qui s’ancre dans la pulsation du saxophoniste, pour continuer le voyage, en Argentine cette fois, au cœur du Tango Nuevo. Piazzolla domine le programme, dont les différentes pièces structurent la progression dramatique de la soirée (dont Oblivion, Invierno).
La mélodie du saxophone se fait souple, coulante, sinueuse, charnue, souvent proche de la voix humaine, les frontières de sa partie étant contenues, retenues, par la pulsation carrée du piano. La musique, chorégraphique et enracinée dans la tradition populaire, est à la fois plus structurée et plus linéaire que celle du jazz symphonique du concert précédent. Balancements réguliers et accents martelés d’un Étude pour saxophone résonnent comme un laboratoire d’écriture, multipliant attaques et ruptures. El Viaje, glisse sur des modulations abruptes ou soyeuses. Enfin, le célèbre Libertango vient rappeler aux auditeurs sa dimension incantatoire : spirale de répétitions, échanges de rôles entre piano et saxophone, jusqu’à une transe jubilatoire. Un Ave Maria méditatif, composé par Gueit, achève le programme sur une note spirituelle, comme pour « calmer le jeu », au sens figuré et littéral.
Concert 3 – Le pianiste Vasco Dantas : l’art du récital éclectique

À 21h30, le jeune pianiste portugais Vasco Dantas compose un récital qui traverse deux siècles de musique, de Bach à Prokofiev, en passant par Beethoven, Schumann, Chopin, Liszt, Satie et Debussy. L’ordre chronologique est préservé, tel un fil conducteur, un fil d’Ariane, rendant hommage à la poétique du piano, à ses potentialités infinies.
Une fugue de Bach (extraite de L’Art de la fugue), ramassée et décidée, ouvre le concert dans une rigueur contrapuntique presque organistique. Vient ensuite la Sonate au Clair de lune de Beethoven, interprétée avec retenue et sens du phrasé, entre coussin de légèreté et prestissimo final électrisé. Schumann déploie l’esprit du lied, en apesanteur, tandis que Chopin (Polonaise héroïque) mêle précision martiale et lyrisme subjectif. Liszt (Rêve d’amour) apporte sa respiration intérieure et son art du silence. Le programme s’achemine lentement vers la modernité : Satie avec sa Gymnopédie occulte se love dans le Clair de lune de Debussy, corole en apesanteur. Enfin, Prokofiev fait retentir sa fulgurance, avec son dramatisme violent, exprimé par un son supersonique.
Ces trois concerts forment un triptyque dramaturgique, dialogique, dont le piano est le centre, entre fragmentation, chorégraphie et mémoire.
Florence Lethurgez
Musique dans la rue 2025 : soirée du 23 août dans la cour de Catherine de Sienne
Hors les murs, Musique dans la rue, NewsLa collaboration depuis 12 ans du Festival Les Nuits Pianistiques d’Aix-en-Provence avec le Festival Musique dans la rue se déploie du 23 au 26 août dans l’écrin de la cour de Sainte-Catherine de Sienne, établissement scolaire inscrit au Patrimoine, actuellement en restauration. Chaque soirée se compose de trois concerts différents, auréolés d’une lumière changeante à 18h30, 20h et 21h30. Un espace sonore en plein air, mais bien abrité, accueille en entrée libre ,chaque soir, un nouveau triptyque. Ces concerts successifs, contrastés et complémentaires, interrogent chacun à leur manière le rapport du piano à l’espace et au temps, à la tradition et à la modernité.
Concert 1 : Le piano et le saxophone : du cinéma au jazz symphonique
Ce premier concert associe le pianiste français, fondateur des Nuits pianistiques, Michel Bourdoncle au piano et Karendra Devroop, saxophoniste sud-africain d’origine indienne. Un programme entre musique de film et jazz symphonique, où l’Escapade de John Williams, tirée de la bande-son du film Catch me if you can, apporte l’énergie sonore et visuelle de ses bouquets de syncopes, de ses échanges fragmentés entre les deux protagonistes et de son langage parfois proche du free jazz, comme une atmosphère, un climat, une aura sonore.
Les deux musiciens sont comme deux acteurs, ou deux réalisateurs, mimant musicalement leurs répliques incandescentes, leurs dialogues ciselés, leur imaginaire symphonique, entre soli et tutti, travaillant au montage cinématographique de leurs partitions. Le groove se fait balancement entre âpre pureté et lyrisme retenu, mélancolie errante et transe des ostinatos. Musique ! On tourne…
En miroir solitaire, moins dans l’errance que dans la promenade, la Rhapsody in Blue de Gershwin, confiée au seul piano de Michel Bourdoncle, dessine un décor grandeur nature, mêlant swing et langage classique. Le propre de la rhapsodie est de faire passer l’écriture précise et l’interprétation virtuose pour de l’improvisation libre, dont les transitions – contrastes de tempi et d’épisodes – reposent sur la diversité du toucher. Les trilles grondent, les riffs sont lancés comme des éclats de cuivre, le chromatisme devient enveloppant, la mélodie chante son bonheur, les tempi se confrontent, l’ensemble se donnant dans un flux continu : le souffle d’un grand récit urbain.
Concert 2 – Piano et saxophone : le Tango Nuevo ou la danse réinventée
À 20h, le relais est pris par Philippe Gueit, musicien complet (pianiste, organiste, pédagogue, homme de radio), qui s’ancre dans la pulsation du saxophoniste, pour continuer le voyage, en Argentine cette fois, au cœur du Tango Nuevo. Piazzolla domine le programme, dont les différentes pièces structurent la progression dramatique de la soirée (dont Oblivion, Invierno).
La mélodie du saxophone se fait souple, coulante, sinueuse, charnue, souvent proche de la voix humaine, les frontières de sa partie étant contenues, retenues, par la pulsation carrée du piano. La musique, chorégraphique et enracinée dans la tradition populaire, est à la fois plus structurée et plus linéaire que celle du jazz symphonique du concert précédent. Balancements réguliers et accents martelés d’un Étude pour saxophone résonnent comme un laboratoire d’écriture, multipliant attaques et ruptures. El Viaje, glisse sur des modulations abruptes ou soyeuses. Enfin, le célèbre Libertango vient rappeler aux auditeurs sa dimension incantatoire : spirale de répétitions, échanges de rôles entre piano et saxophone, jusqu’à une transe jubilatoire. Un Ave Maria méditatif, composé par Gueit, achève le programme sur une note spirituelle, comme pour « calmer le jeu », au sens figuré et littéral.
Concert 3 – Le pianiste Vasco Dantas : l’art du récital éclectique
À 21h30, le jeune pianiste portugais Vasco Dantas compose un récital qui traverse deux siècles de musique, de Bach à Prokofiev, en passant par Beethoven, Schumann, Chopin, Liszt, Satie et Debussy. L’ordre chronologique est préservé, tel un fil conducteur, un fil d’Ariane, rendant hommage à la poétique du piano, à ses potentialités infinies.
Une fugue de Bach (extraite de L’Art de la fugue), ramassée et décidée, ouvre le concert dans une rigueur contrapuntique presque organistique. Vient ensuite la Sonate au Clair de lune de Beethoven, interprétée avec retenue et sens du phrasé, entre coussin de légèreté et prestissimo final électrisé. Schumann déploie l’esprit du lied, en apesanteur, tandis que Chopin (Polonaise héroïque) mêle précision martiale et lyrisme subjectif. Liszt (Rêve d’amour) apporte sa respiration intérieure et son art du silence. Le programme s’achemine lentement vers la modernité : Satie avec sa Gymnopédie occulte se love dans le Clair de lune de Debussy, corole en apesanteur. Enfin, Prokofiev fait retentir sa fulgurance, avec son dramatisme violent, exprimé par un son supersonique.
Ces trois concerts forment un triptyque dramaturgique, dialogique, dont le piano est le centre, entre fragmentation, chorégraphie et mémoire.
Florence Lethurgez
Mozart et Dvořák en fermeture des Nuits Pianistiques : une jeunesse concertante et vibrante
Festival, NewsCe vendredi 8 août, le Festival, fidèle aux missions de l’association Musiques-Échange, reçoit l’Orchestre italien des Jeunes Magna Grecia, sous la baguette engagée de Piero Romano. En première partie, il donne la réplique à la pianiste franco-marocaine Dina Bensaid, formée notamment auprès de Jacques Rouvier à Paris, puis à Londres et New York. Le Concerto n°20 en ré mineur de Mozart, au dramatisme dense, est exalté par une interprétation décidée et affirmée. L’orchestre se déploie ensuite, traversant l’Atlantique avec Dvořák. Nommé directeur du Conservatoire de New-York en 1892, il compose la célébrissime et foisonnante Symphonie n°9, dite « du Nouveau Monde », un an après ; une œuvre qui peut s’entendre comme un concerto pour orchestre, aux premiers pupitres particulièrement exposés.
Créé par Mozart lui-même au clavier en 1785, le Concerto n° 20 s’inscrit dans le catalogue des rares pièces composées en mineur, notamment ré mineur, toutes monumentales : Don Giovanni et le Requiem. Il porte ce soir les cadences de Beethoven, qui en appréciait l’écriture anguleuse et la tension dramatique.
Dès l’Allegro, Piero Romano obtient des cordes une pâte ronde et sinueuse, des vents une fraicheur incisive, tandis que la pianiste entre en jeu avec un phrasé ciselé, un jeu expressif, voire expressiviste, propre au néo-romantisme émotionnel de notre temps. Les doigts rebondissent avec rapidité sur le clavier, portés par une énergie subtilement explosive qui produit des contrastes dynamiques nets et marqués. La sonate et ses thèmes s’élancent comme des personnages d’un théâtre grandiose, traversant des épreuves initiatiques. La cadence beethovénienne, forme d’hommage anguleux, semble se rapprocher de la scène pour être en prise directe avec l’intrigue.
Apaisement provisoire, le deuxième mouvement, de Romanze, lyrique et chantant, rapproche les parties d’orchestre et de piano dans une texture légère et délicate sur le plan de la justesse mélodique et rythmique. Le piano doit s’insérer dans la matière symphonique, toujours très travaillée à la petite harmonie, comme une petite pluie perlée qui ruisselle sur la terre féconde de l’orchestre. L’assombrissement et l’orage, dans la partie centrale, donne au Da Capo sa dimension existentielle.
L’Allegro assai final, presque accolé au mouvement précédent, renoue avec l’ample architecture des débuts, dans une parenté thématique que les interprètes soulignent, les timbales répondant du haut de leur estrade aux emportements majestueux du piano.
Un rappel du public obtiendra en bis un nocturne de Chopin sélectionné par la pianiste, comme au hasard, sur sa tablette numérique. « Qu’est-ce que vous voulez écouter ? » demande-t-elle au public, avec une convivialité propre au salon de musique. De fait, une parenté est-elle établie entre le cantabile soyeux de Mozart et celui, plus velouté, du compositeur romantique.
Après l’entracte, la phalange obtient du renfort, notamment des cuivres, pour élargir l’espace sonore et repousser sa ligne d’horizon. La symphonie comporte quatre mouvements et commence également dans une tonalité mineure.
Dans l’Allegro molto, cuivres étincelants et cor anglais expressif s’inscrivent dans des crescendos amples, canalisés par la battue à la fois ferme et souple du chef. Il donne avec précision toutes les entrées, dose le volume des différents pupitres, en maître de chapelle rompu à l’exercice savant du contrepoint. Le Largo pose sur la scène un choral granitique, veiné par les frissons des cordes et les miroitements de la petite harmonie. Le Scherzo adopte le tempo vif du molto vivace, emporté par la fraicheur de la jeunesse et l’enthousiasme maîtrisé du chef. Ce dernier semble appeler et réunir les forces musicales dans les moments de silence qui séparent les différents mouvements. Dans le finale con fuoco, virtuosité et cohésion se rejoignent dans une apothéose éclatante, portée par la vigueur collective d’une jeune phalange nécessairement plus proche de l’éclat lumineux que des ombres du murmure.
Ainsi se referme le Festival, au point d’équilibre entre tension dramatique et souffle poétique, rigueur et passion. Ce concert de clôture montre combien la force concertante de la musique est précieuse.
Florence Lethurgez
Musique de chambre : un duo en clair-obscur, entre souffle et clavier
Festival, NewsConcert du 7 août 2025
La programmation affutée de ce concert présente un dialogue entre la clarinette de Pascal Moraguès et le piano de Natalia Troull où la musique se sculpte dans la lumière et l’ombre et explore les racines classiques du romantisme avec Beethoven, Schumann et Brahms. Sur scène, le clarinettiste français et la pianiste russe construisent un univers mutuel, avec quelques pages dévolues au seul piano, où le souffle mime de manière subtilement colorisée la voix humaine et les sonorités qui émanent de la table d’harmonie du piano une matière sujette à toutes les métamorphoses. Chaque opus, décliné en une suite de mouvements, prend place et durée, résonne et s’écoule souplement, portée par l’écriture des grands maîtres de la durée et du timbre, de la forme et de la texture.
Le clarinettiste Pascal Moraguès, soliste de l’Orchestre de Paris, est reconnu pour la mobilité expressive de son jeu, la projection ductile de sa ligne et la matière lumineuse de son timbre. La pianiste russe Natalia Troull, lauréate des concours Tchaïkovski et Busoni, enrobe l’espace scénique de son jeu sculptural et profond, mis au service d’une architecture musicale organisée en différents plans sonores, dans la clarté classique comme dans l’opacité romantique. Réunis, ils tracent les lignes essentielles des œuvres programmées qu’ils nourrissent avec pudeur mais expressivité de toute leur intériorité sensible.
La première partie du concert s’ouvre avec Les Fantasiestücke opus 73, trois pièces pour clarinette et piano écrites en 1849 par Robert Schumann. Dans la première, Zart mit Ausdruck (Délicat avec expression), la clarinette écoule un flux narratif continu, comme si la musique semblait « avoir toujours commencé », avec des sauts de registre d’une souplesse souveraine ainsi qu’un timbre à la vocalité ambrée. Le piano fait résonner ses notes rares et signifiantes dans un halo sonore, nimbant de clair-obscur la ligne de son partenaire. Dans la pièce suivante, Lebhaft, leicht (Vif, léger), Moraguès fait tourner son instrument comme pour élargir l’espace sonore, comme une grande rotonde. La pianiste y allume des lustres de cristal, caressant les touches comme autant d’interrupteurs, électrisant ses lignes de chant en un contrepoint précis et mesuré. La troisième pièce, Rasch mit Feuer (Rapide avec du feu), avec sa texture phosphorescente, porte la mémoire de Schubert et du lied. À la clarinette, comme avec des glissandi secrets, les changements de registres sont fluides et étirent la ligne qui trace et délimite l’espace du son, du grave à l’aigu, avec son halo toujours mouvant et provisoire d’aurore boréale.
Viennent ensuite Les Variations opus 34 de Beethoven, données en solitaire par Natalia Troull. L’auditeur d’un Festival rencontre souvent le genre particulier du thème et variations. Il peut apprécier les potentialités d’un thème, d’une simplicité limpide, exposé à de nombreux traitements, qui semblent récapituler l’écriture musicale d’un temps. Chaque variation se relie à la suivante comme par un « fil d’argent », avec ses tricotis propres au genre. La pianiste s’emploie à en révéler l’architecture idéale, mathématiquement construite par le compositeur depuis le matériau thématique dont il dispose. Les tensions et détentes s’équilibrent, le romantisme affleure derrière la rigueur classique, les ornements sont utilisés de manière fonctionnelle plutôt que décorative. L’effet tient de l’art de la miniature au sein d’un l’édifice monumental : chaque variation, microcosme autonome, participe à la construction d’un ensemble cosmique, dimension visée par Beethoven dans cet exercice précieux.
Avec Les Six pièces opus 118 (Sechs Klavierstücke) de Brahms, écrites en 1893, règne encore de manière souveraine le coffre sensible et secret du piano, dont le couvercle se déplie comme une grande aile noire. Brahms les qualifiait de « berceuses de ma vieillesse ». Bien sûr, ces pièces vont plus loin que le doux balancement régulier du chant de la nourrice, en matière d’écriture et d’écoute. C’est déjà le système tonal et sa grammaire triomphante qui se voit étiré, effrité mais également augmenté, notamment sur le plan de la palette expressive. La sonorité tournoie, le thème se disloque, le rythme s’agite ou se dissout, les mélodies, parfois venues d’un ailleurs inconnu, contre-chantent, l’harmonie intègre le silence : tout cela sous les paumes rassurantes des deux longues mains de la pianiste. La sixième pièce abandonne la pulsation, la mesure et même la forme, l’œuvre devenue eau profonde à la surface irisée.
La seconde partie du concert retrouve Pascal Moraguès dans la Sonate pour clarinette et piano, opus 120, n°2 en trois mouvements du même Brahms. Il s’agit d’une œuvre tardive étalement (1894) et dont le dernier mouvement reprend également la forme Thème et variations. Le premier mouvement, Allegro amabile, tout en échanges monumentaux entre graves et aigus, déploie un souffle long et maîtrisé, dans l’ombre douce du registre de chalumeau ainsi qu’un dosage minutieux de la résonance pianistique dans les pianissimi. Le deuxième mouvement, Allegro appassionato avec Trio : Sostenuto, intime, offre un timbre de bois clair dans les aigus transparents de la clarinette, sur le sous-bois moussu du piano. Dans le troisième, Andante con moto : Tema con variazona ; Allegro, de grands paysages harmoniques sont traversés, avec une ferveur contenue ainsi qu’une fluidité d’eau profonde. Ce dernier mouvement met la musique à l’épreuve du corps, du geste musicien, avec ses sonorités irisées, ses accompagnements délicats, ainsi que quelques moments rares de symbiose, entre ces deux serviteurs d’une musique au romantique intériorisé plus qu’emphatique.
Pascal Moraguès y apporte le souffle, la mobilité, la projection tandis que Natalia Troull ajoute la structure, la densité harmonique et la maîtrise des plans.
Florence Lethurgez